mercredi 28 septembre 2016

EL BACHIR ET LES DEUX CHACALS


Nos bons montagnards croient dur comme fer aux présages...

Et si le chat noir ne leur dit rien, ils n'en est pas de même du lièvre et du chacal...

Mais le code est assez difficile à retenir...

Voir passer un lièvre le matin signifie un bon présage, le soir, un mauvais présage... ou le contraire... et c'est la même chose aussi pour le chacal... Ceux qui savent calculer les probabilités trouveront que l'on a ainsi huit possibilités par jour de rencontrer son bonheur ou son malheur...

Les choses sont si mélangées qu'on en arrive à interpréter toute rencontre à toute heure avec l'une de ces bêtes comme présage de bonheur...

Je me souviens de ce voyage en taxi avec notre inénarrable "El Bachir" (le nom est une simple coincidence dans l'histoire)... En montant les méandres de la route de Dra El Mizan, nous eûmes à voir passer un chacal et El Bachir retira les mains du volant, au risque de laisser sa 404 basculer dans le ravin, se les frotta de satisfaction et nous lança tout heureux: " n'har m'guerrez ya djeddkoum !" (intraduisible)...

Quelques kilomètres plus loin et c'est un autre chacal qui traversa la route et El Bachir se refrotta les mains en nous disant: "Yakhi Z'harr yakhi !"...

Arrivés à Dra El Mizan, il se rendit compte que son réservoir devait être à sec, depuis le temps qu'il avait fait son dernier plein (l'indicateur ne marchait pas)...

Nous descendîmes jusqu'à la station de la sortie nord de la ville... Les tuyaux étaient posés au dessus des volucompteurs et l'agent nous cria de loin, les mains en entonnoir devant sa bouche: "Yaou Oulache ! Oulache !"...

Nous revînmes vers la station du centre-ville... elle était fermée, le carburant de ses cuves épuisé...

Notre espoir résidait dans le résidu du fond de réservoir... S'il pouvait nous permettre d'atteindre le sommet de côte de Tizi Larbaa, on pourrait descendre au point mort jusqu'à la pompe d'Aomar, sinon...

Nous remontâmes la pente du retour en silence...

Arrivés à 2 km du sommet de côte, la voiture fit quelques embardées puis s'arrêta...

Nous dûmes la pousser sur les deux kilomètres restants sur une route à 45 degrés de déclivité... et tout le monde connait le poids de la 404...

Quand nous arrivâmes au sommet de côte, Mahfoud qui était de l'équipée, entre deux souffles rauques, la langue par terre et la chemise mouillée de sueur eut ces mots à l'adresse d'El Bachir qui était devenu plus noir que nature (El Bachir n'était pas brun de peau):

"Yenaal bou yemmat edhiaba !" (maudit soit le père de la mère des chacals)

En redescendant la pente dans le silence du crépuscule que ne troublait même pas le bruit du moteur, le visage qui était pensif d'El Bachir s'éclaira brusquement et on l'aurait entendu crier "Eureka" s'il avait connu Archimède.

Il tenait l'explication de ce qui nous arrivait:

" J'avais oublié, nous dit-il que la rencontre du chacal est un bon présage quand elle s'effectue avant la prière du Dh'hor, pas après celle d'El Asr !"

En rejoignant ce matin le boulot, j'ai pour ma part, rencontré ce chacal...

Il est évident que le mauvais présage pour cette pauvre bête s'est matérialisé, que ce soit avant la prière de l'Icha ou après celle du Fadjr par sa rencontre avec un bipède véhiculé...

jeudi 20 novembre 2014

LA RELEVE


Un jour une grande société est venue s'installer chez nous pour effectuer de grands travaux... 

Elle a ramené ses engins, ses barraques de chantier et ses hommes et a occupé à l'oeil un terrain communal puis on a assisté à une noria de mastodontes déposant des grands tuyaux noirs partout où il était possible de les déposer... 

Quelques jours plus tard des dizaines d'excavatrices ont commencé à creuser un grand fossé dans lequel des ouvriers se sont mis à poser les tuyaux sous la surveillance de contremaitres en casquettes jaunes et lunettes de soleil...

Au début nos villageois ont été impressionnés et n'ont pas osé trop s'approcher puis petit à petit ils ont compris qu'il y avait peut-être un profit à tirer...

Un beau matin une bande de nos jeunes habituellement noctambules se posta face à la poste et à l'aide de gourdins, interdit l'accès aux usagers... 

C'était un jeudi et tout le monde trouva que le mouvement de contestation était légitime même sans en connaître la raison car il donnait un alibi aux enseignants pour ne pas rejoindre les classes et pouvoir faire ainsi le marché de véhicules du village d'à côté et une bonne raison aux élèves d'aller ramasser les olives car c'était la saison...

Les gendarmes intervinrent pour constater puis s'en allèrent faire leur PV car depuis la démocratie ils avaient rangé leurs gourdins...

Vers 10h, après avoir fait sa grasse matinée, notre sous-préfet vint avec notre maire pour négocier l'ouverture de la route... l'élu et le représentant de l'Etat prirent connaissance des revendications des coupeurs de route: ces derniers voulaient du travail dans la grande société qui enterrait des grands tuyaux sous la supervision de contremaîtres en casquettes jaunes...

Les deux responsables trouvèrent que la revendication était légitime et chargèrent les jeunes d'établir une liste des demandeurs d'emploi qu'ils devaient déposer au service cartes grises de la daira qui était en attente de mise en service, afin que la société puisse étudier les possibilités de placement en fonction des compétences de chacun... 

Quand il rentra en début de soirée, Bachir, cadre administratif qui était sorti avant la fermeture de la route, trouva un de ses beaux frères chez lui... 

Il était exubérant et racontait à sa soeur l'événement du matin qui avait fait l'actualité du village...

Bachir regarda son beau frère avec sa casquette retournée et son jean tombant, qui montrait une grande partie de son slip rouge...

-" Ainsi tu veux travailler ! lui dit-il ...
- bien sûr répondit le jeune homme que ses amis avaient affublé du surnom de "djarboua" (la gerboise)... au moins pour me faire de quoi "flexy"...
- ce n'était pas la peine d'aller couper la route, je t'offre maintenant du travail et tu seras aux bons soins de ta soeur... tu vois le jardin ? Remue le et je t'offre 4000 DA ... 
C'était un tout petit jardin potager de moins de 20m2...
- 4000 DA, ça ne m'arrange pas... faut un peu plus !
- Va pour 5000 !...
- Marché conclu... demain matin je suis occupé, et puis c'est le vendredi et je ne peux rater ma prière, samedi je fais le marché... dimanche tu trouveras ton terrain labouré... je peux avoir une avance ?

Bachir lui remit un billet de 1000 DA puis rejoignit ses amis à la place du village...

Le soir du dimanche Bachir trouva qu'El Djarboua avait effectivement entamé les travaux, mais sa femme l'informa qu'après 3/4 d'heure il était venu lui annoncer sa démission en lui faisant comprendre qu'il ne demanderait rien en contrepartie du travail qu'il avait accompli, qu'il jugeait payé par l'avance qu'il avait reçue...

Bachir m'a juré, en me racontant cette histoire, qu' El djarboua n'avait pas traité une surface supérieure au toit de sa quatrelle !...

On apprit par la suite que la liste des postulant à un emploi au sein de la grande société qui plaçait des grands tuyaux dans de profonds fossés sous la supervision de contremaîtres en casquettes jaunes contenait 27 noms...

Celui qui l'avait écrite sur deux pages d'un cahier d'écolier n'a pas eu besoin de transcrire en toutes lettres l'emploi désiré... de simples tirets sous l'emploi voulu par le premier inscrit montraient que les 27 coupeurs de route demandaient tous à être recrutés comme... gardiens de nuit !

dimanche 17 mars 2013

LE MAUVAIS OEIL DE SALEM ENNEGARA


Dans mon village à la campagne on ne peut pas dire que les citoyens usurpent leur réputation. Ainsi en est-il de Salem En-Neggara … Ce digne monsieur de Oued el Guendoul est réputé pour son mauvais œil et un village averti en valant deux, tous les villageois le savent et savent s’en prémunir: ils le saluent de loin d’un ample geste de la main, tous doigts ouvert en murmurant « el 3’ma ! » afin que les cinq doigts aillent dans l’œil de l’envieux et qu’il soit atteint de cécité momentanée pour ne pas remarquer la face trop enjouée, le panier à provision trop chargé, les habits trop propres, les enfants trop beaux ou la voiture bien entretenue de l’interlocuteur … car avec Salem En-Neggara, le coup d’œil était impardonnable ! 
On raconte qu’un jour, alors qu’il se trouvait en bonne compagnie et prenait le frais sous l’olivier d’El Djen’ba, il vit passer, en contrebas, Mansour Eddarradji sur sa mule… L’assistance l’ayant mis au défi d’arrêter la bête, il simula un tir au fusil en mettant en joue la mule… Au « pan ! » qui fusa de sa bouche quand il l’eut dans sa ligne de mire, la mule, pourtant distante de plus de 500 mètres s’affala, heureusement au ralenti, ce qui valut à Mansour de tâcher seulement son burnous mais sans trop ressentir l’effet de sa chute sur sa chair et ses os…
Salem En-Neggara possédait un poulailler… il l’avait construit dans sa terre de Bir Moudjnib et il y passait le plus clair de son temps. Il avait dressé un barrage en tôle et branches de jujubier à 100 m de l’esplanade sur laquelle il élevait ses poulets… affirmant à ceux qui osaient une question sur cette barricade, que ses poules n’aimaient pas être dérangées par les voix des hommes et le bruit des moteurs et qu’il préférait pour sa part, décharger les aliments du bétail assez loin et consentir de les transporter à dos d’homme jusqu’au garage plutôt que de mettre en péril sa seule source de revenus… en réalité c’est du mauvais œil qu’il avait une forte appréhension car il connaissait, et pour cause les conséquences qu’il pouvait engendrer et les pertes qu’il occasionnait…
En prenant toutes ces précautions, sans compter les pneus usés qu’il avait placé sur le toit du poulailler, et, il faut le dire aussi, en sachant soigner et entretenir ses bêtes, Salem En-Neggara réussissait toujours à proposer des poules dodues et propres… Un jour, Belgacem Boulehraness, son rival en aviculture mais néanmoins ami depuis la Révolution Agraire où ils étaient dans la même coopérative, invita Salem à venir inspecter son poulailler pour essayer de comprendre ce qui n’y tournait pas rond et qui faisait que ses poulettes restaient malingres et anémiées malgré tous les soins qu’il leur apportait et les vitamines et antibiotiques qu’il leur faisait ingurgiter…
Il se doutait bien que le mauvais œil de Salem allait faire ses effets, mais ne l’appréhendait pas très fort car se disait-il, la situation de ses poulets ne pouvait en aucun cas être pire que ce qu’elle était !
Il avait un poulailler en parpaings recouvert de plaques de fibro-ciment datant de l’époque où l’amiante était inoffensive. Quand ils poussèrent le semblant de porte qui barrait l’entrée après avoir dénoué le fil de fer qui la retenait, Salem fut, il faut le dire, intérieurement satisfait de ce que subissait son ami, comparativement à aux prouesses qu’il réussissait à réaliser : des poulettes stressées, à moitié déplumées, le croupion ensanglanté par le cannibalisme… bref, un spectacle qui n’avait rien de réjouissant pour tout éleveur digne de ce nom.
- Tes poules sont trop à l’étroit Si Belgacem !... il faut te résoudre à te libérer au moins du cinquième ; et fais en sorte d’éviter l’aliment de Amar El Gourchala, ses tamis ne sont pas au point ; il y’a trop de grains non broyés que les poules picorent, dédaignant le reste et se privant ainsi de vitamines et de sels minéraux car c’est dans les parties fines qu’on en trouve le plus…
Quand ils se séparèrent, Belgacem savait que l’œil de Salem ferait quelques effets ; et quand vint le soir, il évacua 2 brouettes de cadavres de poulets ; il se dit que ça aiderait à aérer son poulailler et n’en fit plus grand cas…
En rentrant chez lui, Salem En-Neggara ne put s’empêcher de faire un détour par sa terre de Bir Moudjnib… il avait toujours en tête l’image des poules de Belgacem Boulehraness… Quand il pénétra dans son poulailler et qu’il vit son cheptel éclatant de santé, il en fut si épaté qu’il ne put réprimer l’envie de prendre une chaise et de s’asseoir à contre dossier, le menton sur ses bras croisés et de rester longtemps à regarder ses belles bêtes à la blancheur immaculée, aux plumes fournies et qui donnaient une belle impression de joie de vivre…
Après la prière du Maghreb, en revenant de la mosquée, il s’ouvrit à ses deux voisins Ahmed El Gountass et Saad El M’Derwell sur la catastrophe que vivait le poulailler de Salem, non sans parler de la bonne santé de ses poules…
Les deux hommes ne dirent rien mais s’échangèrent en catimini un regard qui en disait long sur ce qu’ils pensaient…
Le lendemain matin, en rendant visite à son poulailler Salem En-Neggara fut surpris de trouver la moitié de son élevage gisant, sans vie, sur le parterre…
Dans la journée, tout le village le sut.
C’est sûrement Ahmed el Gountass, plus disert que Saad El M’Derwell qui proféra alors une phrase qui, à ce jour, illustre dans les propos des villageois, la morale de cette histoire : « Ain En’Neggara tedhrob h’atta rezk moulaha ! » (L’œil d’En-Neggara frappe même son propre bien !»

mardi 5 mars 2013

RACHID ET LES FOURMIS


J'aime chez Rachid son côté naïvement mystique qui lui fait prendre presque tous les problèmes avec un certain détachement, une sorte de second degré. Si Rachid croit dur comme fer que nos parents ont un lointain lien avec les hindous pour leur adoration de "le vache" (au masculin comme le disait Si Hammid), je crois pour ma part que chez Rachid, il y'a aussi quelque part un peu de moine bouddhiste... du Ghandisme c'est certain !
Il n'y a pas longtemps, lors de l'une de nos fortuites rencontres que les contingences de la vie éloignent de plus en plus, il m'a raconté son histoire de fourmis...
Il m'a dit avoir remarqué une invasion de sa maison par une race de fourmis qu'il ne connaissait pas... ni les grosses noires luisantes, ni leurs frêles cousines poussiéreuses, ni les petites pestes rouges, ni ces minuscules et innombrables points qui arrivent jusqu'à votre potager et se mettent à trois pour traîner un grain de sucre... 
Rachid s'est dit que cette terre qui lui déverse ses entrailles grouillantes sur le parterre de son salon ne pouvait qu'annoncer quelque catastrophe tellurique imminente...
Il a commencé à réfléchir au meilleur moyen de se débarrasser de ces bestioles mais sans utiliser la solution finale car il se voyait mal assassiner autant de vies...
Mais ses réflexions ont trop duré et ne voyant aucune solution, sa femme le pressa d'aller acheter un sachet de "doua el barghouth" et d'arrêter ses vaines cogitations ...
Rachid dut, la mort dans l’âme se résoudre à descendre en ville pour acheter cette poudre tueuse…
En cours de route il rencontra un collègue enseignant qui s’enquit de son état en voyant son air torturé par l’idée du crime qu’il allait commettre.
Rachid lui expliqua son histoire de fourmis et s’ouvrit à lui de ses scrupules.
Le Monsieur lui dit avec une conviction toute religieuse que les fourmis ne sont pas aussi bêtes qu’on le pense et qu’elles sont structurées et disciplinées… Et puisqu’elles ont parlé à Salomon (Sidna Soulaymane), elles sont donc capables de comprendre notre langage…
-         Dis leur de quitter ta demeure et elles le feront, lui dit-il.
Rachid rebroussa chemin et quand il pénétra chez lui sans le sachet de poudre, sa femme lui fit comme toute femme qui se respecte, une petite scène.
Il évita de rentrer dans la polémique et se dirigea vers le mur où se trouvait le gros de la troupe des envahisseurs…
-         Quittez ma demeure ! leur dit-il en se répétant à trois reprises.
On devine un peu la surprise et surtout l’inquiétude de sa femme qui, les mains sur les hanches regardait son mari qui parlait aux fourmis !!!!
-         Allah yah’dik ! lui dit-elle.
La traînée de fourmis commença alors à s’effilocher et quelques heures plus tard, il n’en est resté que quelques individus qui traînaient parce que même chez les fourmis, il y’a toujours des traînards…
Le lendemain, comme si elles eussent été ravalées par la terre qui les avait dégurgitées, il n’y avait plus trace des fourmis…
Ces jours ci je subis la même invasion. Mais mes fourmis à moi n’on rien de spécial ; ce sont des petites noires très communes… elles ont certainement été attirées par le millet rond que rejette mon couple de bengalis…
Ma femme n’arrête pas de me harceler pour que j’aille acheter l’insecticide en poudre qui doit m’en débarrasser (des fourmis s’entend !)…
Je lui ai préconisé d’utiliser la méthode douce rachidienne
Mal m’en a pris… Avec sa moue de dédain assassine, elle m’a rétorqué :
- Vas, toi-même faire ton discours aux fourmis !... moi je suis encore en possession de toutes mes capacités mentales !... 

dimanche 3 mars 2013

LE CHIEN-LOUP DE SAAD EL KOURNAFA




Dans mon village, à la campagne, il y’avait un homme qu’on appelait Saad El Kournafa… Il habitait là haut sur la montagne et n’en descendait  selon la saison que pour vendre son fagot de bois, son casier de figues de barbarie ou les chapelets de grives qu’il piégeait et que lui achetait Bernard, le petit vieux en béret qui venait  en 2CV de derrière les montagnes d’en face et qui les raflait toutes pour les vendre aux bars où les buveurs de bière les mangeaient cuits à la braise en se disant entre deux chopes qu’elles étaient « halal » même non égorgées parce que c’était un produit de la chasse…  C’est vrai qu’en ces temps là, on n’avait pas encore appris à couper le cheveu de Mouaouya en quatre quand il s’agissait de discuter du licite et de l’illicite.
En descendant de la montagne, il avait pris l’habitude de se faire précéder de son chien Birnar (il avait trouvé en l’acheteur de grives un nom providentiel). C’était un bâtard mais qui avait du caractère, de longs poils et qui lui témoignait d’une fidélité à toute épreuve. Sa compagnie lui permettait de se sentir moins seul mais aussi de lui parler de ses impressions, de la pluie et du beau temps et surtout, de son voisin Amar Boussendara avec lequel  les problèmes de bornage des champs ne finissaient jamais.
Un jour qu’il était descendu au village pour moudre deux aunes d’orge au moulin d’El Hadj Ali, il fut interpellé par Edouard Catala, le gros colon qui disposait de la plupart des bonnes terres de la région. Il portait comme à son habitude son chapeau de feutre et son gilet sur lequel pendouillait la chaine argentée de sa grosse montre de poche…
- Sbah el khir Kournafa lui dit-il.
- Boujour  M’siou Douar lui répondit Saad
- Tu  as un beau chien, Kournafa, j’ai perdu le mien hier… et si tu me le vendais ?
- Awah a Msiou Douar, demande les yeux , je vends, mais le chien je vends pas…
-je te donne 2 aunes de pois-chiches si tu acceptes
-par Dieu, même loukane tu donnes le Ferkissou,  je  donne pas le chien (le colon possédait un tracteur à chenille, un Massey Fergusson que tous les autochtones appelaient « el ferkissou »)… Mais si tu veux, je ramène un petit chien-loup  lundi quand je viens au  marché,  je change pour seulement 10 kg de fèves,  si tu veux bien sûr !…
- va pour le chien-loup ! lui répondit Edouard Catala, mais ce sera 5 kg de fèves, à prendre ou à laisser !
Le lundi d’après, on vit Saad el Kournafa, arriver avec son âne et son chien… il tenait un panier de doum aux anses attachées par une ficelle et d’où sortait un  petit museau espiègle…
Edouard Catala qui était devant la poste avec Madame Trident, la postière, alla à la rencontre du montagnard et celui-ci lui remit le couffin…
- c’est ça ton chien-loup ?
- Oui M’sieu, donnez du lait, il devient vite gros comme mon âne
- on verra bien répondit Edouard en se dirigeant  vers sa maison, de l’autre côté de la place, et en faisant un clin d’œil à Mme Trident…
- J’en ferai une arme efficace contre les arabes lui-dit il…
-et mes fèves M’sieu Douar ?...
- Tes fèves, tu attendras la récolte lui répondit Edouard Catala
- Yennaal slaltek ! lui lança Saad El Kournafa
- Qu’est ce que tu dis ? répliqua Edouard
- rien ! j’ai dit merci, lui dit Saad El Kournafa …
Quelques mois passèrent… le petit chacal grandit très vite sous la très bonne attention qui lui était réservée… un jour, sachant qu’il était apte à retourner à sa vie de liberté là haut, à Chaabet el Halloufa d’où Saad El Kournafa l’avait retiré d’entre ses frères, il attendit que la maitresse de maison lui ramène sa pâtée journalière pour lui planter ses crocs dans son gros mollet rose et nu et s’enfuir en la laissant crier comme une truie, faisant accourir son vieux mari essoufflé qui la trouva affalée près de la niche désertée par le chien-loup…
Le lundi suivant, quand Monsieur Edouard rencontra Saad El Kournafa, il le prit à partie devant tout le monde en lui imputant la mésaventure de sa femme avec  ce mauvais chien, « aussi ingrat et traitre qu’un arabe » …
-Non Msieu Douar lui répondit Saad, les « arabes » ils n’ont rien à voir avec les chiens… le chien-loup, il s’est sauvé et il a « mangé » ta femme pour te faire payer ta promesse de cinq kilo de fèves que tu n’as pas tenue !
Les « arabes » qui savent que le chacal ne s’apprivoise pas rirent de bon cœur du tour que El Kounafa avait joué à Edouard… il y gagna même un nom qui le suivit jusqu’à sa mort : Boudhiaba.

MARWANE BOUSRIOUILA ET LES VENDANGEURS




Dans mon village, à la campagne, nous comptons des hommes qui ont marqué l’Histoire… Marwane Bousriouila en fait partie.

Quand l’indépendance du pays fut acquise et que les colons quittèrent les fermes et les plantations, l’Etat Algérien naissant n’avait pas d’autre alternative que celle d’organiser les paysans en « comités de gestion » pour prendre en charge le travail des champs.
Notre région, comme beaucoup d’autres était plantée en ces temps là en raisin de cuve ;  et les vignobles couraient tous nos coteaux en parfaites lignes droites.
Comme il fallait bien vendanger et traiter tout ce raisin, le comité de gestion recruta des saisonniers et l’opération se déroula dans de relatives bonnes conditions car, nouvellement libres, nous n’avions pas encore acquis les réflexes de totale indépendance pour manifester comme aujourd’hui notre refus de l’autorité et de la hiérarchie à chaque ordre que nous recevons.
En ces temps là, Marwane Bousriouila avait réussit à se débrouiller une 203 noire sur laquelle il s’amusait à faire comme les français puisqu’il se considérait depuis le 5 juillet comme un citoyen à part entière et même un peu plus car on avait arraché notre indépendance de haute lutte se disait-il et non en la quémandant.
Il s’était débrouillé un chapeau de brousse et c’est en short, en chemise fleurie et en lunettes noires qu’il traversait le village pour aller vadrouiller du côté des vastes étendues de Beni Slimane ou des vergers de Cap Djinet et des plages de Zemmouri où il pouvait impressionner un peu les gens qui ne savaient pas que chez lui on le surnommait  Bousriouila car il n’arrivait jamais à retenir convenablement son pantalon.
Un jour, du côté de Bordj Ménaiel, il descendit de voiture pour se soulager derrière un buisson… Une équipe de vendangeurs était à l’œuvre dans le vignoble du champ bordant la route… L’un des vendangeurs le prenant pour un chapardeur courut vers lui pour lui signifier que ce n’est pas parce que nous étions devenus indépendants qu’il fallait prendre toute propriété pour du beylik…
Quand il le vit de près il s’arrêta, impressionné par ses lunettes noires et son chapeau de brousse…
Marwane Bousriouila calcula immédiatement tout le profit qu’il pouvait tirer de la situation.
Sans salutation ni préambule, il prit un l’air officiel d’un représentant du parti et lui dit :
- Chkoun echiff n’taakoum ?  (lequel d’entre vous est le chef ?)
- maandnech echiff ! (nous n’avons pas de chef !) lui répondit le vendangeur d’une voix mal assurée
- chkoun smah’elkoum t’gaat3ou el 3neb ? (qui vous a permis de couper le raisin ?)
- el brizidène, Karfass Benzitoun ! (le Président Karfass Benzitoun!)
- ch’hal fih eddigri ? (à quel degré est-il arrivé ?)
- ma 3labalich ! (je ne sais pas !)
Feignant une grosse colère Marwane Bousriouila le réprimanda de manière très sèche :
- Djabelkoum Rabbi listik’lal fawdha ! (vous croyez qu’indépendance signifie anarchie !) lui cria t’il en ajoutant : Vous osez récolter un raisin qui n’a pas été analysé pour voir combien il a de degrés ?
- …
-Allez roh’ tistwitt djibli kazi n’roh n’3ayrou fel wizara ou goul les’habek irouhou eldarhoum hatta toukhroudj ennatidja! (Allez va tout de suite me ramener un casier pour que j’aille l’analyser au laboratoire du ministère et dis à tes collègues de rentrer chez eux fissa et de ne revenir que quand on vous ramènera les analyses !)
Le vendangeur s’exécuta en saluant et en faisant une marche arrière qui faillit le faire tomber sur les orties des bords du vignoble puis s’éloigna en courant maladroitement entre deux rangées de vigne en retenant d’un main son chapeau de doum.
Il revint peu après avec un de ses collègues portant chacun un casier de bon raisin que Marwane Bousriouila leur dit de déposer dans la malle déjà ouverte de sa 203 noire.
- Goulna robbama wahed ma yekfich (on s’est dit peut-être qu’un casier pourrait ne pas suffire) expliquèrent –ils le second casier…
Grand seigneur Marwane Bousriouila répondit avec une pointe de dérision :
-ghadi naklou wall ! (vous pensez que je vais le manger ou quoi ?)
Il monta dans sa voiture et rentra, non sans laisser aux vendangeurs sa carte de visite : une carte à tête de fennec qui trainait sur la banquette et qui s’était détachée d’un sac d’engrais auquel elle était liée par un oeillet … 

lundi 11 février 2013

KADER EL FARTAS ET SES PASSAGERS CINEPHILES

Le Vox et le Modern de la ville drainaient des foules de cinéphiles... Cinéphiles, c'était trop dire mais bon... chacun avait son goût et les foules qui déferlaient des villages étaient si disparates que c'était un plaisir de voir un pays dans lequel cohabitaient pareilles dissemblances dans une absolue tolérance ... Il y'avait les amateurs des gros bras: Hercule, Maciste, Ursus (que Mahfoud prononçait "Ersus"), il y'avait les amateurs de films hindous qui savaient pardonner l'exagération des héros pour le charme des héroïnes, il y'avait les admirateurs des cow-boys  tueurs d'indiens, dont il adoptaient  la dégaine et le déhanchement au sortir des salles, crachant même leur chique comme le faisaient les  bandits hirsutes et poussiéreux,  il y'avait les Faridistes qui prétendaient aimer la voix beuglante d'El Atrache mais que n'attiraient en réalité que la volupté des danses du ventre de Samia Gamal et la douceur de la voix de Chadia... Nous étions un peu de tout et quand nous montions à la  ville, en groupe comme de bien entendu, nous ne choisissions pas notre film et prenions celui qui "passait" car pour nous tous les genres avaient leurs charmes... Mais de temps en temps, en assistant au "lancement" du prochain film, on s'engouait littéralement et on affrétait la vieille 403 camionnette de Kader El Fartas, le clandestin, pour un déplacement massif...
Il n'y'avait pas de grand risque car  sur les vingt cinq km qui nous séparaient de la ville, les gendarmes ne dressaient leur barrage qu'à hauteur de la vieille demeure de Ammi Amar, l'ascète au visage de mandarin qui vendait de l'eau sur le bord de la route et que tout passager pouvait voir assis en tailleur sur sa natte, sous un grand olivier...
Le barrage était signalé par les automobilistes par un coup de phare et El Fartas le clandestin pouvait garer sur le talus en attendant l'usager de la route qui lui signalerait le départ des gendarmes par un large "non" effectué par les balais d'essuie-glaces...
Mais même en ces temps là, les gendarmes qui étaient débonnaires savaient se faire roublards... Et un jour, ils nous dressèrent une embuscade ou si vous voulez, un faux barrage  au détour du grand virage de la maison cantonnière... Au geste du gendarme qui lui dit de serrer à droite, El Fartas ne put qu'obtempérer en pompant énergiquement sur la pédale  car le satané servo-frein avait lâché depuis quelques mois et il n'avait pu le réparer car même usé,  il coûtait une petite fortune au souk de la casse de Sidi Aissa...
El Fartas ouvrit la portière,  la vitre ne descendant pas,  et le gendarme lui demanda les papiers et l'informa qu'il allait le verbaliser pour "conduite gênée" car il transportait sans en avoir le droit, 3 passagers à l'avant...
En dressant son PV, le représentant de l'ordre crut entendre un toussotement venant de sous la bâche... Il voulut en avoir le coeur net et la souleva, la première image qu'il aperçut, ce fut la face de lune de Aissa Ettobsi puis il nous vit, entassés pèle mêle, nous regardant en silence en nous triturant les doigts... Quand il nous fit descendre l'un après l'autre après qu'El Fartas ait dénoué le fil de fer retenant la porte, il nous compta et découvrit que nous étions 18 à l'arrière sans compter les trois passagers de la cabine...
Il appela ses collègues et il y'eut un long conciliabule entre eux... Nous nous attendions au pire ! L'état de droit n'étant pas installé dans notre pays à l'époque, les gendarmes pouvaient user sans peur et sans reproches de leurs rangers. Mais il n'en fut rien... les hommes en vert en ces temps là, n'avaient pas de radars mais ils possédaient par contre beaucoup de bienveillance et d'humour... 
Leur chef, tenant les papiers d'El Fartas dans les mains lui lança un défi.
-Montre nous seulement comment tu as fait pour mettre tout ce beau monde dans ton tacot et nous le laissons repartir lui dit-il...
On vit alors El Fartas refaire la délicate opération grâce à laquelle il avait réussi à nous entasser dans sa voiture... ce fut fait en un clin d'oeil !... les gendarmes n'en revinrent pas !... ils tinrent parole et nous autorisèrent à aller voir notre film... Quand El Fartas démarra et ouvrit la portière en roulant, et qu'il leva le bras pour leur faire un grand salut, ils étaient tous sur la chaussée, la main sous la casquette,  à se gratter la tête devant sa performance...

lundi 4 février 2013

COMMENT SI EDDERADJI DEVINT SI EDDEDJI


Aux toutes premières années de l indépendance, faute d enseignants attitrés, on recruta des moniteurs (Moumerrinine). Ils venaient des écoles coraniques, la plus réputée étant celle d El Hamel. Ils n'avaient pour bagages que les versets coraniques qu ils avaient appris et un peu de grammaire et de conjugaison. Ils devaient toucher entre 250 et 300 da par mois, possédaient tous des bécanes et se faisaient un point d honneur à parler en arabe classique. Ils compensaient leur indigence didactique et pédagogique par un volontarisme exagéré et un grand zèle patriotique. La plupart d entre eux furent confirmés, "permanisés" et se retrouvèrent instituteurs, postes qu'ils occupèrent jusqu'à leur retraite. Parmi ces moniteurs, nous connûmes Si Edderradji... Il officiait à Wad Ezzawech, lieu dit situé derrière les collines qui limitent l'horizon, au nord-ouest de mon village... Wad Ezzawech a été doté d'une école avec une seule classe dans laquelle Si Edderradji faisait ce qu'il pouvait tous les jours, sauf le vendredi, jour de prière et le lundi, jour de marché. Si Edderradji devait "obligigatoirement" enseigner le programme public; c'est pour ça qu'il ne se contentait pas de faire répéter à longueur de temps les versets coraniques à ses élèves et devait, entre deux histoires de châtiment du tombeau et de lavement rituel des défunts, prodiguer quelques cours d'arithmétique, discipline qu'il exécrait car si pour l'addition et la soustraction ça pouvait aller, il n'en était pas de même pour la multiplication et sa table et la division et son quotient... Dans les premières années de l'indépendance c'était encore plus simple mais après quelques années on s'amusa au ministère à introduire une unité de compte nationale: le DEDJ qu'il fallait bien appliquer... Cette unité figurait dans le nouveau livre qu'il reçut de l'inspecteur qui l'avait convoqué au village, parce que c'est dans mon village, à la campagne que se faisait l'inspection de Si Edderradji, Monsieur l'Inspecteur n'allant quand même pas s'aventurer jusqu'à Wad Ezzawech... Quant bien des années plus tard, quelques élèves de Si Edderradji réussirent à rejoindre le collège, leurs copains de classe et leurs professeurs eurent la surprise de découvrir l'unité Dedj... Si Edderradji n'avait jamais compris et n'avait donc pas pu faire comprendre à ces élèves de Wad Ezzawech que DA (del - djim) qu'il prononçait "Dedj" signifiait "Dinar Algérien"... Cela lui valut de se faire surnommer Si Eddadji, sobriquet qu'il porte à ce jour. 

samedi 19 novembre 2011

SI SALEM EL GOURCHALA PIEGE PAR LA CONTRE-REVOLUTION


Dans mon village à la campagne, ce sont toujours les mêmes villageois qui s’occupent des votes… De mémoire de scrutin, on eut toujours les mêmes présidents, les mêmes secrétaires et les mêmes assesseurs. Le multipartisme ne changea rien à la donne ; tout au plus introduisit-il une faune de superviseurs que les partis payaient pour veiller à la régularité des opérations mais qui faisaient seulement semblant de surveiller juste pour mériter le généreux pécule qui leur était offert…
Du temps du parti unique, les superviseurs venaient de l’administration et de la fédération et leur rôle consistait plutôt à canaliser les électeurs vers le but attendu des scrutins…
En ces temps là, le vote se passait toujours, on ne sait par quel miracle, par une journée ensoleillée et dans le calme et la discipline, un peu comme une sympathique kermesse d’école et la mobilisation des gardes-champêtres et des gendarmes ne conférait même pas à l’événement la solennité que les médias voulaient bien lui donner.
Des officiels encostumés, encravatés et portant des cartables en cuir venaient contrôler le bon déroulement des opérations en n’oubliant pas de passer une main paternaliste sur la tête de l’assesseur le plus proche et de faire une pointe d’humour qui faisait rire superviseurs et votants par politesse pour le digne responsable qui trouvait plaisir à nous faire rire.
Les résultats des scrutins étaient connus d’avance et on n’attendait leur lecture à la télé par Medjhouda que pour le score exact qui ne descendait jamais en deçà de 90%.
Au village, le vote se passait à l’école primaire et le bureau principal était toujours présidé par Ammi Salem Elgourchala, inamovible président de cellule du Parti…
Turban immaculé, gilet bleu et saroual blanc, souliers vernis et air sérieux, Ammi Salem qui devenait pour une journée un grand chef que respectaient gendarmes, chef de Daira, wali et parfois même l’équipe de la télévision devenait un autre homme, lui d’habitude si effacé et qui, habituellement, ne sortait de sa réserve qu’à l’occasion de la récolte des cotisations.
On le voyait alors tenant ostensiblement son cahier Le Rolangraphe de 96 pages, faire sa tournée des cafés pour réprimander les militants trop peu soucieux de régularité de leurs devoirs envers le parti… « au domino tu peux payer mais l’argent du peuple, tu l’oublies » disait-il régulièrement à Said Hamoud qui ne quittait le parvis de la mairie où il officiait comme planton que pour rejoindre sa table au café…
Nous sommes dans les années 80 et un référendum est organisé pour un de ces amendements constitutionnels que nous n’arrêtons pas d’adopter, jusqu’à aujourd’hui, pour cadrer la Loi fondamentale du pays avec nos pulsions politiques faute de cadrer ces pulsions avec la constitution existante.
Et quand on organise un référendum constitutionnel, la moindre des choses c’est de mettre le parti à contribution pour le faire passer avec le meilleur score possible.
Comme de bien entendu, l’honneur de la présidence du bureau de vote revient à Ammi Salem El Gourchala et ce dernier a pris le bureau du maitre, bien posé sur l’estrade pour mieux dominer la situation, laissant secrétaire et assesseurs officier au plancher, sur des tables d’écoliers…
Les électeurs passent devant les assesseurs qui parcourent les listes électorales et mettent une petite croix face au nom du votant en le faisant signer… l’électeur passe ensuite devant le bureau de Ammi Salem pour prendre les deux bulletins, l’un blanc pour le Oui et l’autre bleu pour le non…
Les deux piles sont posées devant Ammi Salem qui, le visage fermé, veille au grain.
Pour bien orienter les électeurs, Ammi Salem, malgré l’interdiction de faire rentrer des armes blanches au bureau de vote, a la main droite fermée sur le pommeau de sa canne, la main gauche dissuasivement posée sur les bulletins bleus…
Les citoyens défilent devant son regard inquisiteur et personne n’ose lui demander de retirer sa main de la pile de bulletins bleus qui reste en l’état alors que celle des bulletins blancs est déjà entamée aux deux tiers bien avant midi…
Mais même en ces temps de l’unicité en tout, il y’avait des gredins de contre-révolutionnaires qui sabotaient perfidement les référendums…
A la nuit tombée, après un petit conciliabule, le président autorisa les assesseurs à voter à la place de tous ceux qui n’avaient pas daigné le faire… Ammi Salem n’allait pas remettre un « procès barbare » avec 75% de votants, lui qui a toujours réussi des scores sans appel de 100 % !...
Mais, au dépouillement, Ammi Salem eut, malgré sa canne et sa main posée sur les bulletins bleus, la surprise de sa vie : une dizaine de gredins de contre-révolutionnaires avaient quand même voté Non…
Quand il fallut signer le PV dressé par le secrétaire, Ammi Salem se refusa à entériner cette grave atteinte à son engagement militant…
« Par Dieu dit-il à la foule qui était venue assister au dépouillement faute d’avoir autre chose à faire, Par Dieu, j’ai raté mes deux prières du jour pour mieux les avoir à l’ œil et aucun de « mes » votants n’ a pris le moindre bleu… Par Dieu c’est d’un autre bureau que ces bleus ont été offerts pour être introduits perfidement dans l’urne par des saboteurs qui ont bien profité du secret de l’isoloir ! »
Aux villageois qui lui reprochèrent son manque de vigilance, Ammi Salem El Gourchala jura qu’au prochain scrutin il demandera au Sous-préfet d’enlever les isoloirs !...

GARGANTUAS EN GARGOTE


Dans mon village à la campagne, nous vouons un véritable culte à notre pain quotidien et si nous devions nous re-doter d’une devise, nous ne choisirons certainement ni « Liberté, Egalité, Fraternité » comme ces français qui savent si bien se mentir et mentir aux autres, ni « Dieu, la Patrie, le Roi » de nos frères jordaniens qui n’ont pas d’autres alternatives… Ni « Dieu, la Patrie, la Révolution » de nos frères yéménites qui auraient pu abréger cette longue liste par un seul mot : « quat »…
Nous adopterons bien « Touche moi si tu l’oses ! » de la principauté d’Andorre car ça nous va très bien mais nous avons déjà « La Révolution du peuple et vers le peuple » que nous avons transformée en « par et pour le peuple » … Et si le printemps arabe devait un jour nous faire basculer dans le grand cirque comme nos frères libyens, égyptiens, tunisiens, yéménites ou syriens et qu’il nous était permis de changer de devises, nous, au village, nous proposerons certainement celle en laquelle nous n’avons jamais cessé de croire : « Dieu, les Parents, la Galette »…
Parce que chez nous la galette est plus qu’essentielle et les statistiques que nous dévoile toujours Ouyahia avant de procéder aux hausses démoniaques sur le prix de la semoule disent bien que malgré notre petit nombre, nous sommes les premiers importateurs au monde de blé tendre!...
C’est vrai que si d’autres peuples marchent à la trique, nous, nous marchons à la baguette !...
Nous sommes de grands mangeurs de pain, c’est indéniable et ça peut se vérifier aisément par un simple tour dans notre village, à l’aube… On peut y voir les grandes nasses de pain déposées au jour naissant devant les épiceries encore fermées par les boulangers aussi matinaux que les laitiers sous d’autres cieux, sans crainte des chiens et chats, redevenus carnivores avec tout ce qu’ils trouvent dans nos poubelles…
Le pain, nous en mangeons et beaucoup… et ça nous fait même des complexes devant les étrangers et depuis quelques temps devant nos frères en gastronomie des villes de l’algérois…
Nous en mangeons tellement que quand l’un de nous rentre dans un restaurant, il n’est pas certain, avec le prix actuel de la baguette et l’habitude de fournir le pain à volonté et gratuitement, que le restaurateur trouve son compte...
L’histoire que je vais vous raconter est arrivée un jour à Dda Amar Boulhouadjeb et c’est de lui-même que je la tiens.
Un jour donc, le bon vieux plaisantin de Dda Amar, en allant vendre de la paille en bottes sur son camion à El Harrach, avait pris à son bord, histoire de leur faire changer d'air, Salem Boussendara et Athmane Boukorracha, tous trois avaient la moustache imposante et la bedaine proéminente. C’était de gros mangeurs qui pouvaient honorer à eux trois la plus imposante djefna(1) de couscous…
S'étant fait son foin en vendant la paille, Dda Amar invita ses compères dans une des innombrables gargotes du marché… Le temps qu’arriva le garçon, les deux paniers de pain étaient déjà expédiés… Devant son regard étonné, Dda Amar lui fit un clin d’œil complice et ce dernier prit la commande non sans ravitailler la table de deux autres paniers debordant de morceaux de pain.
Quand il revint avec ses trois plats fumants de loubia piquante, il ne crut pas ses yeux en voyant que les deux paniers s’étaient encore vidés… Il regarda au pied des trois hommes pour voir si ce n’était pas dans un sac perfide que ces messieurs déposaient le pain et n’aperçut que leurs chaussures poussiéreuses…
Il ramena deux autres paniers et eut droit au même clin d’œil de Dda Amar qui commanda, comme de bien entendu, les bouteilles de sélecto de Hamoud Boualem sans lesquelles la loubia n'est jamais ce qu’elle doit être…
C’est Dda Amar qui se leva de table pour ramener les deux bouteilles et en les prenant des mains du serveur, il lui chuchota quelques mots à l’oreille…
Celui-ci ramena encore deux paniers de pain et les trois hommes les engloutirent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire…
Repus, ils se levèrent pour sortir… Dda Amar paya la note comme de bien entendu et, au passage de ses deux compères devant le caissier, ce dernier, l’air attendri leur lança : « El Hamdoullah aala s’rah’koum ! » (Dieu soit béni pour votre libération)…
Les deux hommes le regardèrent avec étonnement lui bénirent ses parents en chœur et en effectuant de manière parfaitement synchronisée une très légère révérence…
Quand ils sortirent de la gargote, Amar Boussendara ne put s’empêcher de rire de cette nouvelle manière algéroise de dire « b’sahetkoum » (2) à des gens qui s’essuient la bouche après avoir mangé…
Dda Amar, tout en marchant, leur dit en contenant un gros rire : « Non mes amis… les algérois n’ont pas changé de formule… celui là vous a souhaité bonne libération parce que j’ai dû, pour justifier votre boulimie panivore, lui expliquer en lui chuchotant à l’oreille que je venais de vous récupérer à votre sortie de 4 hectares (3)… »
1- Djefna… le plus grand plat en terre cuite… la Rahhaliya est moins imposante… juste de quoi contenir 4 ou 5 gasaa (assiette).
2- Avotre santé… Se dit à quelqu’un qui vient de manger, de boire ou d’éternuer.
3- « 4 hectares » : célèbre prison d’El Harrach. L’histoire s’est déroulée à une période où cette prison n’était pas un hôtel de 4 étoiles.

LAIFA ET LE VICIEUX LIEGEOIS


Dans mon village à la campagne, nous disposions déjà, du temps de la colonisation, d'une charmante agence postale que rendait encore plus charmante le charme des rondeurs de la postière, Madame Trident mais aussi et surtout le charme des roses qu'elle y entretenait dans le jardin y attenant.

L'exigüité de l'agence ne permettait pas de recevoir plus d'une personne et le guichet de la postière se situait presque à la porte puisqu'on pouvait voir sa tête ronde de la route. Dehors, une petite fente servait à recevoir les lettres.
Derrière la postière, des casiers en bois permettaient de trier le courrier en fonction des douars auxquels il était destiné. Les casiers étaient identifiés par des étiquettes qui portaient les noms de ces douars et dans le mur, à côté du guichet, il y'avait un grand casque dans lequel reposait un téléphone à l'usage des citoyens...
Le courrier était remis à des commerçants ou artisans du village qui se chargeaient de le dispatcher et nombre d'adresses étaient d'ailleurs identifiées par des expressions telles que: "chez Issaad Amar- épicier" ou « chez Hadj Ali, meunier »…
Les rues du village portaient alors le nom de la bâtisse la plus caractéristique: rue du moulin, rue de la cave, rue du château d'eau, rue de l'école... et on n’avait même pas besoin de plaques pour les identifier…
Le courrier que recevait la poste se résumait aux nouvelles des émigrés et aux correspondances qu'entretenaient quelques jeunes avec d'illusoires demoiselles d'ailleurs mais aussi des procès-verbaux et, contraventions et autres ordres de paiement émanant des services administratifs.
En 1962, c'est Ali El Postier, un grand monsieur très brun et très volubile, qui vint officier à l'agence, on le disait originaire de la lointaine Bordj-Ménaïel. A cette époque, l'agence postale faisait office de recette et les sommes d'argent qui y transitaient étaient considérables puisque les émigrés n'avaient aucune bonne raison d'éffectuer un change au noir désavantageux; le gros dinar algérien valant bien plus que l'étriqué franc français tout nouveau fût-il.
Ali El Postier fut chassé pour crime de lèse-zaïm par une protesta villageoise digne des messes du KKK (nous avons raconté son histoire en détail dans une autre chronique); nombre d'autres postiers lui succédèrent et nombre d'entre eux connurent des fins de carrière peu glorieuses... "on ne peut, disait le Président Boumediene, travailler dans le miel et ne pas se sucer les doigts..."
Celui qui eut la plus grande longévié, réussissant à atteindre sans encombres sa fin de carrière fut Si Mouloud…
En ces temps là, les jeunes qui ne connaissaient pas encore la télé rêvaient aussi d’autres horizons… Ne pouvant s’évader car des montagnes infranchissables entourent le village, ces jeunes avaient recours à la correspondance… C’est vrai que le pays en formation recevait à travers les ondes et les revues très colorées de quoi exciter les sens et vous inciter au départ… Radio Havana, Radio Moscou, Radio Berlin International, Radio France International, Radio Washington et même Radio Oumdourman et d’autres canaux de propagande déversaient sur les jeunes villageois leurs matraquage idéologique incessant tandis que Chine Nouvelle, le Reader’s Digest ou Détective se laissaient lire et voir jusque sous les oliviers du Boutboul par des jeunes bergers à peine pubères.
Et quand Smail Boubligha reçut la photo de sa correspondante italienne c’est tout le village qui le sut et n’arrêta pas d’en parler… Smail Boubligha s’était même acheté un portefeuille neuf avec plein de pochettes plastifiées dans lesquelles il y’avait comme de bien entendu un Boumediene austère, découpé d’un journal, Farid El Atrache et ses yeux alanguis, Brigitte Bardot en Jean déboutonné, Lalmas driblant un malheureux défenseur et bien sûr, la belle tronche de Saponnetto Mimma, la correspondante italienne qui habitait via Vittorio Amédéo à Cunéo…
Celui qui fut le plus affecté par l’étalage cruel de cette photo, c’était Laifa Zagor… Celui là ne parvenait pas à comprendre qu’une si belle fille puisse trouver un quelconque intérêt dans une limace comme Smail Boubligha avec ses cheveux trop crépus pour daigner se faire coiffer, son nez trop empâté et ses oreilles décollées…
Il résolut, lui aussi de rechercher sa belle et de montrer qu’il pouvait entretenir une amitié durable avec une étrangère et qui sait, partir un jour et la ramener sur une 404 coupée blanche comme celle de Belkacem l’émigré…
Il trouva un vieux Pif le chien tout froissé a force de passer de main en main et se résolut à sacrifier quatre enveloppes et quatre timbres pour transmettre sa lettre d’introduction à trois françaises et une belge…
Il devint un assidu de la poste, fouinant chaque jour dans le tas de lettres posées à portée des usagers en espérant trouver au moins une réponse, et quand il rencontrait Si Mouloud, même en dehors des heures de travail, il n’oubliait jamais de lui lancer : wach Si Mouloud, kach brayya ?
Et c’est quand il décida, en desespoir de cause de tout laisser tomber qu’il fut hélé par Si Mouloud qui lui annonça l’arrivée d’une lettre avec un timbre belge oblitéré à Liège…
En voyant Laifa Zagor arriver au milieu d’une troupe de jeune, Si Mouloud aurait pensé à une émeute mais l’émeute n’était pas d’actualité en ces temps de la simplicité…
Il lui remit sa lettre et Laifa Zagor, toujours accompagné de sa vingtaine d’amis se dirigea vers les mûriers de la place pour la lire à tête reposée…
Il s’assit sur une pierre accolée au tronc du murier et entouré de la grappe humaine, il l’ouvrit…
Les adultes qui étaient assis au café de Said Ruisseau ou debout au seuil de l’épicerie de Amar Belaid virent brusquement s’égailler en riant la troupe qui entourait Laifa et qui observait un silence de mort depuis quelques instants…
On sut plus tard, que c’est un belge qui avait répondu à Laifa…
Et comme son prénom avait pour les non initiés de la patronymie algérienne une consonance féminine, le Belge, une sorte de Dutroux au nom de Georges Lebecq qui habitait 25 rue Jaspar à Liège lui avait fait une tendre lettre d’amour pensant avoir trouvé une fille qui accepterait de partager ses vices à distance…
Depuis ce jour Laifa Zagor fut immunisé contre la correspondance et pour immortaliser sa mésaventure, par un curieux détour de la sémantique, on le surnomma Laifa El Ferki…

MILOUD EL KOMMISSAR


Dans mon village à la campagne, avant l’invasion programmée du pays par les automobiles de tous acabits nous avions d’autres moyens de locomotion moins pimpants mais aussi moins brutaux. Cette invasion a suivi comme tout le monde le sait, l’effort de l’Etat pour leur construire des routes gigantesques où les adultes peuvent enfin jouer aux auto-tamponneuses car ils en ont été sévrés dans leur jeunesse, juste pour donner raison au bon mot du cru qui affirme : « Il arrivera un jour où une ogresse métallique viendra vous dévorer, vous et vos enfants »…
Avant cette invasion, il y’avait bien sûr l’âne et le mulet mais nous avions aussi l’usine à mobylettes Cirta et pas une maison ne pouvait se priver de sa bécane…
C’est à mobylette qu’on ramenait le cageot de figues de barbarie, l’enfant de l’école, la bouteille de gaz butane de l’épicerie et le fagot d’herbes aux lapins, des talus des bords de route…
Il y’avait bien sûr quelques chutes, rarement mortelles même si elles étaient parfois handicapantes mais c’était des accidents peu fréquents car on se retrouvait généralement seul sur la route où il n’y avait ni faux barrages, ni barrages filtrants, ni citoyens en colère pour la couper… La circulation n’était pas aussi infernale que celle d’aujourd’hui car on n’avait pas encore découvert le crédit véhicule, les véhicules jetables et la nécessité pour tout parvenu de s’afficher au volant de son auto…
Puis vint le temps des Quatrelles et des 404 avant la déferlante des Passat brésiliennes qu’accompagnaient les Ritmo italiennes et qui précédèrent les Hondas de tous types que négocièrent des japonais avertis avec des algériens jaloux de leur autonomie de décision et qui, pour extraire le pays de la dépendance d’un nombre limité de constructeurs automobiles le rendirent dépendant de tous les constructeurs du monde…
En ces temps là, Miloud el kommissar avait réussi lui aussi à troquer sa mobylette contre une quatrelle si déglinguée qu’elle risquait de se désarticuler à chaque démarrage. Il la fit arranger tant bien que mal par Tahar El Ftissa, soudeur de son état et artiste peintre sans statut qui lui installa un porte bagage inamovible, donna un look de BMW à la calandre et lui mit plein de baguettes métalliques courant le long des ailes et des portières… Au début ça faisait vraiment de l’effet mais avec le temps et le dénivellement infaillible des portières dont les paumelles pouvaient difficilement tenir sur les montants usés, les baguettes se décalèrent et la voiture devint aussi moche que la 403 bleu sale de Lakhal Ben Hamoud, le ferrailleur… Et comme Tahar El Ftissa avait la manie d’administrer à ses œuvres le coup de pinceau de trop, il lui dessina sur le hayon un beau paysage des oasis avec palmiers, chameau, dunes de sable et horizon rougeoyant qui faisait que Miloud El kommissar ne passait jamais sans que sa voiture ne se fasse montrer du doigt…
Le mauvais œil n’étant pas une simple vue de l’esprit au village, et malgré l’antidote représentée par les quatre pneus visibles et celui invisible de la roue de secours, Miloud El kommissar revint vers Tahar el Ftissa et lui demanda d’ajouter à son dessin l’anti-mauvais œil consacré, séculaire et infaillible dont tout le village reconnaissait l’efficacité...
Tahar El Ftissa usa alors de tout son art pour lui peindre de belles palmes de figuier de barbarie en forme de main de fatma auxquelles il ne manquait même pas les fruits !
Et c’est ainsi que Miloud El kommissar fut connu de toute le commune pour l’œuvre d’art ambulante qu’il promenait et qui faisait rire les enfants comme les adultes là où il passait...
Miloud El kommissar interprétait ces rires comme des manifestations de curiosité, d’amitié ou d’admiration quand ils lui semblaient francs, des signes d’envie quand il les jugeait trop jaunes !
La quatrelle de Miloud El kommissar finit comme toutes les quatrelles, désossée dans un des cimetières pour voitures du côté de Oued Ksari, Tidellabine ou Djezzar… mais on peut voir jusqu’à aujourd ‘hui, sur la haie de tôles et de palettes en bois entourant sa maison le hayon artistique, œuvre de Tahar El Ftissa défier le climat en étalant son paysage du sud sur lequel ressortent clairement les belles palmes grassouillettes d’un figuier de barbarie auquel il ne manque même pas des fruits d’un charmant dégradé rouge-jaune.
Mais l’œuvre de Tahar El Ftissa n’a pas survécu seulement de manière physique, même s’ils sont rares les villageois qui savent d’où Miloud El Kommisar tient son surnom, il en est qui se rappellent que ce n’est point pour sa ressemblance avec un quelconque policier hormis l’Inspecteur Tahar et Colombo avec lesquels il partage le paletot froissé mais par une déformation graduelle du mot Kommossara (1)…

1- Figue de barbarie

LE TALISMAN DU DR HABBOULA


Dans mon village à la campagne, nous avons un dispensaire… Nous avons aussi une maternité, construite à l’époque où Abdelhamid Brahimi était planificateur en chef du gouvernement. Cet homme qui a osé dire « hachakoum » en parlant des oignons, n’a pas su quel sacrilège il proférait car il ne savait certainement pas qu’entre l’oignon et nous il y’avait plus qu’une relation d’hommes à légumes, et quand aujourd’hui nous voyons sur les chaines de TV du Golfe sa grosse tête en oignon, affublée d’une barbe mal taillée, nous zappons très vite, d’abord parce qu’il est vraiment antipathique avec sa manière de parler comme s’il avait un bonbon dans la bouche, ensuite parce qu’il ne dit rien de sensé et enfin parce que nous ne lui avons pas pardonné et nous ne lui pardonnerons jamais son offense faite à notre légume fétiche…
Nous ne lui en voulons pas aussi d’avoir planifié son fameux et fumeux PAP qui nous a rendus faussement riches en nous gavant de superflu…
Nous ne lui en voulons pas trop d’avoir construit une maternité par Douar… Il vaut mieux gaspiller l’argent du peuple dans des infrastructures inutiles que de les fourrer dans les comptes suisses…
Parce que notre maternité n’a jamais ouvert ses portes aux femmes enceintes… Ses salles sont toujours utilisées comme dépôts par l’infirmier en chef de notre dispensaire qui y entrepose ses ruches car notre infirmier en chef est aussi apiculteur à ses heures perdues…
Le dispensaire est généralement tenu par trois ou quatre infirmiers très sympathiques qui font ce qu’ils peuvent pour vacciner les bébés, changer les pansements des blessés ou administrer la penicilline aux malades des angines…
Pour se faire ausculter, nos patients avaient le choix entre aller se faire délivrer un sac de médicaments par le médecin privé de la ville ou attendre le mardi, quand il n’est pas férié, pour se faire examiner par le médecin du beylik qui vient y officier.
Ce médecin, parlait tout seul en marchant et faisait de grands gestes sans qu’on sache à qui… il avait une vieille quatrelle qu’il réparait dans la cour de l’infirmerie mais personne ne pouvait douter de ses connaissances en médecine et de sa faculté de guérir les maux du peuple. Il n’avait vraiment pas la gueule de l’emploi mais l’essentiel pour nous, c’est qu’il nous examinait gratuitement et nous donnait une ordonnance avec laquelle nous pouvions acheter nos antibiotiques et nos antalgiques…
Il ne portait pas de gants et ses mains et sa blouse blanche étaient toujours noirs de cambuis car il avait continuellement à faire avec les mécaniques de sa quatrelle…
Un jour il reçut la vieille Oumelkhir, la mère de Mouh El Gort, le négociant en paille et foin… Elle était souffrante depuis le Jeudi d’avant mais avait refusé d’aller se faire ausculter chez le médecin privé car ce chenapan de Kader El Fartass, le clandestin, était en froid avec Mouh El Gort pour une autre histoire de dominos…
Elle patienta un bon quart d’heure, attendant que le Dr Habboula (c’est ainsi que nous le surnommions) sortît de sous sa quatrelle…
Il l’a vit de sous la voiture et couché sur le dos, en faisant à sa tête une gymnastique difficile, il lui dit : « wach th’awsi ya el adjouz ? » (que veux tu, la vieille ?) en articulant avec peine ses mots car il devait soutenir de ses bras le lourd triangle de la roue…
« Djit n’dawi » (je suis venue me faire soigner) répondit la vieille Oumelkhir…
Le médecin s’extirpa avec peine de sous sa voiture, il essuya ses mains sur son tablier et debout face à la vieille femme, il s’enquit de ce qui la faisait souffrir…
Il finit par rentrer à la pièce nue qui lui servait de cabinet d’auscultation, lui rédigea une ordonnance en faisant attention à ce que le cambuis ne la tâche pas trop et lui ordonna de la prendre sans la lui tendre…
« Wach n’dir biha ?» (que dois-je en faire ?) lui dit-elle ingénuement…
Exaspéré par cette question qu’il jugeait totalement hors de propos mais surtout fatigué par son cardan trop récalcitrant, le Dr Habboula lui répondit : « Bakhri biha ! » (fais en des fuligations !) et il sortit pour se jeter à nouveau sous sa quatrelle afin de continuer sa séance de mécanique…
Il examina d’autres malades dans un va et vient continu entre son bureau et le parterre heureusement goudronné sur lequel il stationnait sa quatrelle et le soir, les patients expédiés et le cardan réparé, il rentra chez lui de l’autre côté de la montagne où il habitait.
Le mardi d’après il revint comme de bien entendu pour réparer encore une autre panne et examiner quelques patients…
Cette fois-ci la panne se situait au niveau de la pédale d’embrayage et c’est accroupi qu’il essayait de la réparer et se contorsionnant pour pouvoir y accéder des mains et des yeux…
Et c’est entre deux jurons qu’il aperçut la robe violette qui couvrait les pieds de sandalettes chaussés de la vieille Oumelkhir… Il remonta du regard le corps déssechée de la vieille femme et quand ses yeux croisèrent les siens, d’un air peu amène il lui dit : « C’est encore toi ! »
Elle répondit avec son ingénuité habituelle : « Djit n’dawi ya wlidi ! » (je suis venue me faire soigner, mon fils ! »
Arrivé au bureau-cabinet, debout, les mains posées sur le dossier de la chaise, le Dr Habboulla demanda à la vieille Rommana : « wach bik thani ? » (qu’as-tu encore ?)
Et elle de répondre… « Walou ya Wlidi … Bakhart b’herzek ou fadni bezzef loukan tzidli wahed ! » (Rien mon fils… c’est ton talisman, j’en ai fait des fumigations et ça m’a soulagé… si tu veux bien m’en donner un autre !)

LE TEST D’EMBAUCHE

Dans mon village, à la campagne, si l’élevage se meurt c’est surtout faute de bergers…
Il fut un temps en effet où les plus démunis louaient leurs enfants aux plus aisés pour leur servir à mener les vaches aux pâturages…
Les vaches, ce n’est pas par troupeaux qu’on les comptait… il était heureux que l’on en possédât une paire et les pâturages n’étaient pas des alpages dans quelques vallons verdoyants, là haut sur la montagne… non ! c’était juste les rebords du gazoduc et les servitudes des routes !...
La vache, c’était surtout la pourvoyeuse en lait et beurre de la maisonnée et chaque année c’est le produit de la vente de sa taure ou son taurillon qui permettait son entretien et quand elle vieillissait un peu trop, c’est elle qui devait servir à entretenir sa fille qui allait la remplacer, perpétuant ainsi de vaches lignées qui se perdraient dans les mémoires s’il ne survenait pas de proche en proche des épizooties fatales…
Amar Ennagar était, comme tous les patriarches de son âge un petit éleveur de vache.
Connaissant parfaitement la gente mammo-lactaire, il se fit maquignon et se construisit une étable derrière la colline d’El Korraba, à l’ombre des oliviers.
Les restructurations successives du monde agricole, les aides inconsidérées distribuées aux paysans, l’abandon du poulet de ferme au profit de la volaille industrialisée, du blé local au profit du blé américain et des semences des piments et tomates du cru au profit des hybrides puis l’importation des génisses d’outre-mer ayant laminé l’agriculture séculaire et irrémédiablement détruit les genres et races locaux, les petits éleveurs ont vu aussi arriver le lait en sachet qui fut fatal à la vache familiale…
La disparition de la vache allait aussi entrainer tout un bouleversement dans nos habitudes… d’abord architecturales puisque l’étable mitoyenne à la maison disparut et avec elle la bouse qu’on plaquait en grosses galettes sur les murs pour en user comme comburant mais surtout pour réaliser les fours à poteries qu’on appelait « mah’ma »… et qui, au début de l’automne, décoraient tous nos paysages de leurs signaux de fumée…
La bouse disparue des champs, c’est aussi le bousier, ce sympathique éboueur de nos prés qui fut littéralement décimé… d’aucuns disent pourtant que ce bon rouleur de bille fut empoisonné par les protéines animales qui furent ajoutées au menu des vaches… Il aurait été en quelque sorte la première victime de l’encéphalite spongieuse, imputée par certains à la farine animale mais là n’est pas notre propos.
Amar Ennaggar qui avait une étable comprit qu’il avait tout intérêt à y parquer des vaches et c’est sans difficultés qu’il réussit à avoir un crédit pour s’en acheter une vingtaine car il connaissait un responsable à la Daira dont le frère était voisin et ami d’un banquier…
Les vaches achetées, Amar Ennagar devait leur prévoir un garçon d’écurie… juste pour assurer leur nourriture et leur hygiène…
Il prit attache avec Ahmed El Wekrif, jeune homme habitant de l’autre côté de la rivière… Rendez-vous fut pris le lundi au café de l’embranchement afin que les deux hommes s’entendissent sur certains détails, l’accord de principe étant acquis.
On avait choisi le lundi, jour de marché hebdomadaire, parce qu’il fallait bien faire son marché et du coup, faire … d’une pierre deux coups !
Quand Amar Ennagar arriva au café, il jeta un regard circulaire afin de voir si Ahmed El Wekrif était là… En balayant la salle du regard, il n’aperçut pas sa tête aux cheveux trop crépus pour ne pas être remarquée mais il vit par contre deux bras levés tout au fond de la salle.
Il reconnut ses deux amis maquignons Saad EL Ferd et Gacem Boulgroun… Il s’attabla avec eux et à eux trois ils remplirent le café de leur gouaille.
Ce n’est qu’après un quart d’heure qu’il vit dans l’embrasure de la porte, se profiler la silhouette d’ Ahmed El Wekrif… Celui-ci le cherchait du regard et quand il le vit, il lui fit un signe de la main auquel Amar Ennagar répondit par un hochement de tête, et alla s’attabler de l’autre côté de la salle…
Comme il fallait bien que nos maquignons aillent voir ce qui se passait au marché, ils hélèrent le cafetier pour la note…
Celui-ci, de loin, leur cria: « khalçin ! »… et ils virent Ahmed El Wekrif lever très haut le bras pour qu’ils sachent que c’était bien lui qui avait payé leurs consommations…
Ils sortirent donc de la salle et se séparèrent devant la porte en se souhaitant de gutturaux au-revoir…
Amar Ennagar monta dans sa camionnette et actionna le démarreur sans égards pour Ahmed El Wekrif qui s’attendait à le voir venir s’attabler avec lui…
Quand la voiture démarra après une dizaine de tentatives infructueuses, Ahmed El Wekrif courut vers Amar Ennagar et les mains posées sur la vitre de la portière bloquée à mi-parcours par un gros tournevis, il introduisit presque sa tête dans la cabine en disant :
« Wach Ammi Amar… kifach el khadma ?... (Alors Oncle Amar… Et le boulot ?)
- Rouh ya oulidi, lui répondit Amar Ennagar, n’ta machi ntaa khadma… (Vas, mon fils… tu n’es pas fait pour ce travail)
- Kifach machi n’taa khadma ? Seyyitni? (comment pas fait pour ce travail, m’as-tu essayé ?)
- Lala ya oulidi… aaraftek bla ma nseyyik … Elli ma ih’afedh ala djibou ma ih’afedh ala djib ghirou… (Non mon fils, je n’ai pas besoin de t’essayer… celui qui ne prend pas soin de sa propre poche ne peut prendre soin de la poche d’autrui).
Puis il démarra et s’en fut, laissant Ahmed El Wekrif interloqué sur le trottoir…

LE SERPENT DE BOUBEKEUR

Dans mon village à la campagne, on n’exagère jamais, ou si rarement, ou si peu… ou du moins pas autant qu’à Marseille où une sardine aurait bouché le port ; nous, nous aurions peut être admis que ce fut une carpe d’El Madjen, le petit lac artificiel crée par les remblais de l’autoroute… on en prend qui font 40 kg… peut-être un peu moins : 20 kg… mais elles sont quand même d’une taille respectable et elles peuvent certainement dépasser 10 kg puisque Belkacem Kaskita en a pris une qui faisait 2.5 kg ; beaucoup de villageois l’ont vue ; c’est vrai qu’on ne l’a pas pesée mais c’est Rachid Tchalba, le poissonnier, qui en a évalué le poids au coup d’œil et vue son expérience, on ne peut que croire qu’il a vu juste !
Il est vrai aussi que chez nous les animaux sont un peu plus grands qu’ailleurs. C’est peut être le climat ou le relief mais on se souvient tous ici de cette laie qui, dans les années 70 a traversé en diagonale tout le village… Elle est rentrée du coté du transformateur, a parcouru toute la rue Boudjemaa Seghir (chez nous les rues portent des noms mais nous les surnommons toujours au nom de la personne la plus en vue qui y habite), s’est arrêtée au carrefour central non sans montrer son groin à Amar Belaid, notre épicier, qui, terrorisé, a essayé de la chasser à coup de boites de biscuits Cobiscal… Elle est descendu jusqu'à Dar Catala puis elle a pris la rue Ahmed l’Induit, poursuivie par des tas de villageois qui lui jetaient des pierres mais en se tenant à bonne distance. Elle a failli faire un carnage quand elle s’est arrêtée à hauteur de l’abreuvoir municipal et a voulu charger ses poursuivants qui se sont tous arrêtés sec, prêts à détaler, à l’avertissement de Said Hamoud : Balakou !...
La course poursuite a repris et la bête a fini par sortir du village pour gagner les oliviers du Boutboul…
Le soir et pendant quelques temps on ne parla que de cette incursion sauvage. La laie prenait chaque jour de nouvelles proportions pour devenir littéralement éléphantesque…
Une autre bête que seul Fayçal avait vue était elle aussi d’une taille peu commune : le serpent de Boubekeur !
Boubekeur c’est notre cimetière. Situé à un quart d’heure de marche du village, c’est un monticule boisé, calme et ombragé, exposé au bahri et dominant toute la contrée. Il doit faire bon s’y reposer... éternellement !
Ici, entre les troncs torturés des oliviers vécut un serpent mythique… le serpent de Fayçal.
Voici son histoire, recueillie de la bouche même de cet homme.
C’est en rentrant de je ne sais quelle vadrouille à travers champs que Fayçal l’avait trouvé… Il ne mesurait pas plus de 10 cm… Il avait résisté à la tentation de lui écraser la tête entre deux pierres car c’est le sort que nous réservons à cette sale bête, coupable en grande partie du « oust ! » divin qui nous chassa du Paradis…
Il le mit dans une bouteille de lait au col évasé et lui donna à manger des maigres restes de son menu quoridien… salade, figues de barbarie, arêtes de sardines… Devant un menu si varié le serpent grandit très vite et Faycal dut le faire sortir de la bouteille devenue trop étroite pour le loger dans la petite pièce qui servait habituellement d’abri à l’ânesse, laquelle a été vendue juste à la fin du ramassage des olives car elle avait terminé sa mission et il était malvenu d’en faire une inutile bouche à nourrir…
Un jour Fayçal trouva la porte de l’étable de fortune ouverte et sur la litière, pas trace du serpent !
Il affirme qu’après quelques jours il l’oublia.
Et c’est en posant les pièges à l’aube d’une journée d’hiver, deux années plus tard, qu’il connut la peur de sa vie suivie d'un grand bonheur…
Accroupi dit-il, dressant méticuleusement le plan incliné qui devait recevoir son piège, il eut l’épaule littéralement brisée par la chute, du haut d’un olivier d’une masse pesante…
En me retournant dit Fayçal, j’ai vu un serpent dont la tête ne m’était pas indifférente… De ses yeux embués par les larmes il me regardait dans les yeux semblant me dire : « N’aies pas peur Fayçal, c’est moi, ton ami le serpent ! »…
Fayçal n’est plus… il fut emporté par une rafale de mitraillettes au détour d’un virage alors qu’il s’était engagé pour surveiller le gazoduc durant ce qu’on appelle la décennie noire…
Mais le souvenir de son serpent s’est colporté de bouche à oreille, de proche en proche, depuis des décennies et aujourd’hui, en passant devant le cimetière de Boubekeur ou en y inhumant un des nôtres, nous avons tous une pensée pour les morts qui y reposent mais aussi pour cette bête mythique qui a immortalisé l’auteur de son histoire, bien différente de celle de la fable… d’aucuns disent de sa légende ou de sa fiction mais il ne faut pas les écouter ; nos villageois sont parfois si vilainement sceptiques !

LE DETAIL DE TROP

Dans mon village à la campagne, après plus de 14 siècles de bonne foi on découvre des pans cachés de la pratique religieuse à chaque nouvel Imam que nous affecte Ghoulamallah ou qui s'intrônise à notre Islam défendant. Ainsi en est-il des jeunes surérogatoires.
Dans la pratique villageoise habituelle, jusqu'aux années 70, on jeunait le Ramadhan et seulement le Ramadhan sauf si on avait contracté une dette pour une raison ou pour une autre ou juré pour rien... Puis on découvrit les 6 jours des stoïques de Choual et tout le monde se fit stoïque... Dix ans plus tard on vint nous assurer, hadidths à l'appui, que le jeudi et le lundi étaient des jours presque aussi sacrés que le vendredi et que nous gagnerons beaucoup à les honorer par le jeune et c'est tout naturellement que nous devînmes jeuneurs en ces jours saints au grand dam des restaurateurs et pour le grand bien des vendeurs de viande hachée et de fines herbes... Passe pour le jeune des deux jours qui précédent l'Aid El Kebir qui est devenu, comme le sacrifice lui même, plutôt Fardh que Sunna...
La dernière prescription, beaucoup plus lourde que toutes les autres, s'impose depuis deux ans à peine et cette année elle a littéralement fait loi par le matraquage incessant des exégètes de tous poils et autres diffuseurs attitrés de Fetwas des chaînes satellitaires, relayés comme de bien entendu par les prêcheurs de nos mosquées et ceux, encore plus convaincus, de nos rues, administrations et marchés: c'est celle du jeune quasi obligatoire de 10 jours précédent l'Aid !...
En calculant bien tous ces jours de diète qu'impose la foi new-look, moi j'ai trouvé qu'on devrait jeuner carrément un jour sur deux !...
Quand on sait comment s'effectue notre jeune, les dépenses que nous y consentons pour notre...bouffe, les efforts que nous y économisons dans notre boulot, l'adrénaline que nous y mobilisons dans nos rapports sociaux...
on comprend mieux pourquoi, à chaque poussée de fièvre religieuse, le taux de nos diabétiques et hypertendus augmente si significativement ...
Quelques semaines avant l'Aid El Kebir, notre Imam qui colle toujours à l'actualité dans ses prêches dictés par les services de Ghoulamallah, n'a pas manqué de nous entretenir d'égorgement... non pas pour fustiger cette forme d'envoi ad-patres des bipèdes génants mais du rituel sacré pratiqué sur certains quadrupèdes en ce jour sacré...
Nous avons ainsi appris que plus le mouton nous était attaché à nous et à nos enfants par la vertu du covoisinage plus nous avions du mérite à le passer au fil du couteau car Dieu agrée mieux de nous les choses que nous aimons... nous a t'il expliqué avec l'emphase de circonstance.
L'autre principe que nous a inculqué notre Imam c'est celui de bander les yeux des moutons qui attendent leur tour d'être égorgés, un peu comme on le ferait aux condamnés avant de leur mettre la corde au cou... Il ne nous a pas dit de leur mettre des boules quiès dans les oreilles parce qu'il savait que les pharmacies n'en disposaient pas et étaient par ailleurs fermées au moment du grand rush vers les couteaux mais aussi parce qu'il n'était pas certain que le mouton sache interpréter les râles ultimes de son congenère quand il les exhale.
Mais si le mouton doit avoir les yeux bandés, ce n'est pas le cas des enfants qui doivent les avoir bien ouverts pour constater de visu ce à quoi ils ont échappé grâce au mouton propitiatoire dont fut gratifié le Prophète Abraham pour lui éviter un mémorable infanticide.
Quant aux caractéristiques physiologiques requises du mouton à égorger, notre Imam nous a précisé les conditions d'âge et de bonne constitution; le sexe important peu nous a t'il dit, en précisant que la brebis - même pleine - pouvait être sacrifiée...
L'assistance était particulièrement attentionnée jusque là mais, quand il nous précisa qu'il nous était licite de nous farcir l'agnelet qu'elle portait dans son placenta, à charge pour nous de l'égorger lui aussi, il y'eut un murmure dans la salle et on entendit quelqu'un se retenir de tout rendre et, la main sur la bouche, on le vit traverser les rangs des fidèles pour se diriger vers la salle d'eau...
Dans le silence religieux qui enveloppe l'assistance en pareille circonstance on crut l'entendre murmurer un "taklou errah'dj!" aussi indigné qu'écoeuré...