lundi 4 février 2013

COMMENT SI EDDERADJI DEVINT SI EDDEDJI


Aux toutes premières années de l indépendance, faute d enseignants attitrés, on recruta des moniteurs (Moumerrinine). Ils venaient des écoles coraniques, la plus réputée étant celle d El Hamel. Ils n'avaient pour bagages que les versets coraniques qu ils avaient appris et un peu de grammaire et de conjugaison. Ils devaient toucher entre 250 et 300 da par mois, possédaient tous des bécanes et se faisaient un point d honneur à parler en arabe classique. Ils compensaient leur indigence didactique et pédagogique par un volontarisme exagéré et un grand zèle patriotique. La plupart d entre eux furent confirmés, "permanisés" et se retrouvèrent instituteurs, postes qu'ils occupèrent jusqu'à leur retraite. Parmi ces moniteurs, nous connûmes Si Edderradji... Il officiait à Wad Ezzawech, lieu dit situé derrière les collines qui limitent l'horizon, au nord-ouest de mon village... Wad Ezzawech a été doté d'une école avec une seule classe dans laquelle Si Edderradji faisait ce qu'il pouvait tous les jours, sauf le vendredi, jour de prière et le lundi, jour de marché. Si Edderradji devait "obligigatoirement" enseigner le programme public; c'est pour ça qu'il ne se contentait pas de faire répéter à longueur de temps les versets coraniques à ses élèves et devait, entre deux histoires de châtiment du tombeau et de lavement rituel des défunts, prodiguer quelques cours d'arithmétique, discipline qu'il exécrait car si pour l'addition et la soustraction ça pouvait aller, il n'en était pas de même pour la multiplication et sa table et la division et son quotient... Dans les premières années de l'indépendance c'était encore plus simple mais après quelques années on s'amusa au ministère à introduire une unité de compte nationale: le DEDJ qu'il fallait bien appliquer... Cette unité figurait dans le nouveau livre qu'il reçut de l'inspecteur qui l'avait convoqué au village, parce que c'est dans mon village, à la campagne que se faisait l'inspection de Si Edderradji, Monsieur l'Inspecteur n'allant quand même pas s'aventurer jusqu'à Wad Ezzawech... Quant bien des années plus tard, quelques élèves de Si Edderradji réussirent à rejoindre le collège, leurs copains de classe et leurs professeurs eurent la surprise de découvrir l'unité Dedj... Si Edderradji n'avait jamais compris et n'avait donc pas pu faire comprendre à ces élèves de Wad Ezzawech que DA (del - djim) qu'il prononçait "Dedj" signifiait "Dinar Algérien"... Cela lui valut de se faire surnommer Si Eddadji, sobriquet qu'il porte à ce jour. 

samedi 19 novembre 2011

SI SALEM EL GOURCHALA PIEGE PAR LA CONTRE-REVOLUTION


Dans mon village à la campagne, ce sont toujours les mêmes villageois qui s’occupent des votes… De mémoire de scrutin, on eut toujours les mêmes présidents, les mêmes secrétaires et les mêmes assesseurs. Le multipartisme ne changea rien à la donne ; tout au plus introduisit-il une faune de superviseurs que les partis payaient pour veiller à la régularité des opérations mais qui faisaient seulement semblant de surveiller juste pour mériter le généreux pécule qui leur était offert…
Du temps du parti unique, les superviseurs venaient de l’administration et de la fédération et leur rôle consistait plutôt à canaliser les électeurs vers le but attendu des scrutins…
En ces temps là, le vote se passait toujours, on ne sait par quel miracle, par une journée ensoleillée et dans le calme et la discipline, un peu comme une sympathique kermesse d’école et la mobilisation des gardes-champêtres et des gendarmes ne conférait même pas à l’événement la solennité que les médias voulaient bien lui donner.
Des officiels encostumés, encravatés et portant des cartables en cuir venaient contrôler le bon déroulement des opérations en n’oubliant pas de passer une main paternaliste sur la tête de l’assesseur le plus proche et de faire une pointe d’humour qui faisait rire superviseurs et votants par politesse pour le digne responsable qui trouvait plaisir à nous faire rire.
Les résultats des scrutins étaient connus d’avance et on n’attendait leur lecture à la télé par Medjhouda que pour le score exact qui ne descendait jamais en deçà de 90%.
Au village, le vote se passait à l’école primaire et le bureau principal était toujours présidé par Ammi Salem Elgourchala, inamovible président de cellule du Parti…
Turban immaculé, gilet bleu et saroual blanc, souliers vernis et air sérieux, Ammi Salem qui devenait pour une journée un grand chef que respectaient gendarmes, chef de Daira, wali et parfois même l’équipe de la télévision devenait un autre homme, lui d’habitude si effacé et qui, habituellement, ne sortait de sa réserve qu’à l’occasion de la récolte des cotisations.
On le voyait alors tenant ostensiblement son cahier Le Rolangraphe de 96 pages, faire sa tournée des cafés pour réprimander les militants trop peu soucieux de régularité de leurs devoirs envers le parti… « au domino tu peux payer mais l’argent du peuple, tu l’oublies » disait-il régulièrement à Said Hamoud qui ne quittait le parvis de la mairie où il officiait comme planton que pour rejoindre sa table au café…
Nous sommes dans les années 80 et un référendum est organisé pour un de ces amendements constitutionnels que nous n’arrêtons pas d’adopter, jusqu’à aujourd’hui, pour cadrer la Loi fondamentale du pays avec nos pulsions politiques faute de cadrer ces pulsions avec la constitution existante.
Et quand on organise un référendum constitutionnel, la moindre des choses c’est de mettre le parti à contribution pour le faire passer avec le meilleur score possible.
Comme de bien entendu, l’honneur de la présidence du bureau de vote revient à Ammi Salem El Gourchala et ce dernier a pris le bureau du maitre, bien posé sur l’estrade pour mieux dominer la situation, laissant secrétaire et assesseurs officier au plancher, sur des tables d’écoliers…
Les électeurs passent devant les assesseurs qui parcourent les listes électorales et mettent une petite croix face au nom du votant en le faisant signer… l’électeur passe ensuite devant le bureau de Ammi Salem pour prendre les deux bulletins, l’un blanc pour le Oui et l’autre bleu pour le non…
Les deux piles sont posées devant Ammi Salem qui, le visage fermé, veille au grain.
Pour bien orienter les électeurs, Ammi Salem, malgré l’interdiction de faire rentrer des armes blanches au bureau de vote, a la main droite fermée sur le pommeau de sa canne, la main gauche dissuasivement posée sur les bulletins bleus…
Les citoyens défilent devant son regard inquisiteur et personne n’ose lui demander de retirer sa main de la pile de bulletins bleus qui reste en l’état alors que celle des bulletins blancs est déjà entamée aux deux tiers bien avant midi…
Mais même en ces temps de l’unicité en tout, il y’avait des gredins de contre-révolutionnaires qui sabotaient perfidement les référendums…
A la nuit tombée, après un petit conciliabule, le président autorisa les assesseurs à voter à la place de tous ceux qui n’avaient pas daigné le faire… Ammi Salem n’allait pas remettre un « procès barbare » avec 75% de votants, lui qui a toujours réussi des scores sans appel de 100 % !...
Mais, au dépouillement, Ammi Salem eut, malgré sa canne et sa main posée sur les bulletins bleus, la surprise de sa vie : une dizaine de gredins de contre-révolutionnaires avaient quand même voté Non…
Quand il fallut signer le PV dressé par le secrétaire, Ammi Salem se refusa à entériner cette grave atteinte à son engagement militant…
« Par Dieu dit-il à la foule qui était venue assister au dépouillement faute d’avoir autre chose à faire, Par Dieu, j’ai raté mes deux prières du jour pour mieux les avoir à l’ œil et aucun de « mes » votants n’ a pris le moindre bleu… Par Dieu c’est d’un autre bureau que ces bleus ont été offerts pour être introduits perfidement dans l’urne par des saboteurs qui ont bien profité du secret de l’isoloir ! »
Aux villageois qui lui reprochèrent son manque de vigilance, Ammi Salem El Gourchala jura qu’au prochain scrutin il demandera au Sous-préfet d’enlever les isoloirs !...

GARGANTUAS EN GARGOTE


Dans mon village à la campagne, nous vouons un véritable culte à notre pain quotidien et si nous devions nous re-doter d’une devise, nous ne choisirons certainement ni « Liberté, Egalité, Fraternité » comme ces français qui savent si bien se mentir et mentir aux autres, ni « Dieu, la Patrie, le Roi » de nos frères jordaniens qui n’ont pas d’autres alternatives… Ni « Dieu, la Patrie, la Révolution » de nos frères yéménites qui auraient pu abréger cette longue liste par un seul mot : « quat »…
Nous adopterons bien « Touche moi si tu l’oses ! » de la principauté d’Andorre car ça nous va très bien mais nous avons déjà « La Révolution du peuple et vers le peuple » que nous avons transformée en « par et pour le peuple » … Et si le printemps arabe devait un jour nous faire basculer dans le grand cirque comme nos frères libyens, égyptiens, tunisiens, yéménites ou syriens et qu’il nous était permis de changer de devises, nous, au village, nous proposerons certainement celle en laquelle nous n’avons jamais cessé de croire : « Dieu, les Parents, la Galette »…
Parce que chez nous la galette est plus qu’essentielle et les statistiques que nous dévoile toujours Ouyahia avant de procéder aux hausses démoniaques sur le prix de la semoule disent bien que malgré notre petit nombre, nous sommes les premiers importateurs au monde de blé tendre!...
C’est vrai que si d’autres peuples marchent à la trique, nous, nous marchons à la baguette !...
Nous sommes de grands mangeurs de pain, c’est indéniable et ça peut se vérifier aisément par un simple tour dans notre village, à l’aube… On peut y voir les grandes nasses de pain déposées au jour naissant devant les épiceries encore fermées par les boulangers aussi matinaux que les laitiers sous d’autres cieux, sans crainte des chiens et chats, redevenus carnivores avec tout ce qu’ils trouvent dans nos poubelles…
Le pain, nous en mangeons et beaucoup… et ça nous fait même des complexes devant les étrangers et depuis quelques temps devant nos frères en gastronomie des villes de l’algérois…
Nous en mangeons tellement que quand l’un de nous rentre dans un restaurant, il n’est pas certain, avec le prix actuel de la baguette et l’habitude de fournir le pain à volonté et gratuitement, que le restaurateur trouve son compte...
L’histoire que je vais vous raconter est arrivée un jour à Dda Amar Boulhouadjeb et c’est de lui-même que je la tiens.
Un jour donc, le bon vieux plaisantin de Dda Amar, en allant vendre de la paille en bottes sur son camion à El Harrach, avait pris à son bord, histoire de leur faire changer d'air, Salem Boussendara et Athmane Boukorracha, tous trois avaient la moustache imposante et la bedaine proéminente. C’était de gros mangeurs qui pouvaient honorer à eux trois la plus imposante djefna(1) de couscous…
S'étant fait son foin en vendant la paille, Dda Amar invita ses compères dans une des innombrables gargotes du marché… Le temps qu’arriva le garçon, les deux paniers de pain étaient déjà expédiés… Devant son regard étonné, Dda Amar lui fit un clin d’œil complice et ce dernier prit la commande non sans ravitailler la table de deux autres paniers debordant de morceaux de pain.
Quand il revint avec ses trois plats fumants de loubia piquante, il ne crut pas ses yeux en voyant que les deux paniers s’étaient encore vidés… Il regarda au pied des trois hommes pour voir si ce n’était pas dans un sac perfide que ces messieurs déposaient le pain et n’aperçut que leurs chaussures poussiéreuses…
Il ramena deux autres paniers et eut droit au même clin d’œil de Dda Amar qui commanda, comme de bien entendu, les bouteilles de sélecto de Hamoud Boualem sans lesquelles la loubia n'est jamais ce qu’elle doit être…
C’est Dda Amar qui se leva de table pour ramener les deux bouteilles et en les prenant des mains du serveur, il lui chuchota quelques mots à l’oreille…
Celui-ci ramena encore deux paniers de pain et les trois hommes les engloutirent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire…
Repus, ils se levèrent pour sortir… Dda Amar paya la note comme de bien entendu et, au passage de ses deux compères devant le caissier, ce dernier, l’air attendri leur lança : « El Hamdoullah aala s’rah’koum ! » (Dieu soit béni pour votre libération)…
Les deux hommes le regardèrent avec étonnement lui bénirent ses parents en chœur et en effectuant de manière parfaitement synchronisée une très légère révérence…
Quand ils sortirent de la gargote, Amar Boussendara ne put s’empêcher de rire de cette nouvelle manière algéroise de dire « b’sahetkoum » (2) à des gens qui s’essuient la bouche après avoir mangé…
Dda Amar, tout en marchant, leur dit en contenant un gros rire : « Non mes amis… les algérois n’ont pas changé de formule… celui là vous a souhaité bonne libération parce que j’ai dû, pour justifier votre boulimie panivore, lui expliquer en lui chuchotant à l’oreille que je venais de vous récupérer à votre sortie de 4 hectares (3)… »
1- Djefna… le plus grand plat en terre cuite… la Rahhaliya est moins imposante… juste de quoi contenir 4 ou 5 gasaa (assiette).
2- Avotre santé… Se dit à quelqu’un qui vient de manger, de boire ou d’éternuer.
3- « 4 hectares » : célèbre prison d’El Harrach. L’histoire s’est déroulée à une période où cette prison n’était pas un hôtel de 4 étoiles.

LAIFA ET LE VICIEUX LIEGEOIS


Dans mon village à la campagne, nous disposions déjà, du temps de la colonisation, d'une charmante agence postale que rendait encore plus charmante le charme des rondeurs de la postière, Madame Trident mais aussi et surtout le charme des roses qu'elle y entretenait dans le jardin y attenant.

L'exigüité de l'agence ne permettait pas de recevoir plus d'une personne et le guichet de la postière se situait presque à la porte puisqu'on pouvait voir sa tête ronde de la route. Dehors, une petite fente servait à recevoir les lettres.
Derrière la postière, des casiers en bois permettaient de trier le courrier en fonction des douars auxquels il était destiné. Les casiers étaient identifiés par des étiquettes qui portaient les noms de ces douars et dans le mur, à côté du guichet, il y'avait un grand casque dans lequel reposait un téléphone à l'usage des citoyens...
Le courrier était remis à des commerçants ou artisans du village qui se chargeaient de le dispatcher et nombre d'adresses étaient d'ailleurs identifiées par des expressions telles que: "chez Issaad Amar- épicier" ou « chez Hadj Ali, meunier »…
Les rues du village portaient alors le nom de la bâtisse la plus caractéristique: rue du moulin, rue de la cave, rue du château d'eau, rue de l'école... et on n’avait même pas besoin de plaques pour les identifier…
Le courrier que recevait la poste se résumait aux nouvelles des émigrés et aux correspondances qu'entretenaient quelques jeunes avec d'illusoires demoiselles d'ailleurs mais aussi des procès-verbaux et, contraventions et autres ordres de paiement émanant des services administratifs.
En 1962, c'est Ali El Postier, un grand monsieur très brun et très volubile, qui vint officier à l'agence, on le disait originaire de la lointaine Bordj-Ménaïel. A cette époque, l'agence postale faisait office de recette et les sommes d'argent qui y transitaient étaient considérables puisque les émigrés n'avaient aucune bonne raison d'éffectuer un change au noir désavantageux; le gros dinar algérien valant bien plus que l'étriqué franc français tout nouveau fût-il.
Ali El Postier fut chassé pour crime de lèse-zaïm par une protesta villageoise digne des messes du KKK (nous avons raconté son histoire en détail dans une autre chronique); nombre d'autres postiers lui succédèrent et nombre d'entre eux connurent des fins de carrière peu glorieuses... "on ne peut, disait le Président Boumediene, travailler dans le miel et ne pas se sucer les doigts..."
Celui qui eut la plus grande longévié, réussissant à atteindre sans encombres sa fin de carrière fut Si Mouloud…
En ces temps là, les jeunes qui ne connaissaient pas encore la télé rêvaient aussi d’autres horizons… Ne pouvant s’évader car des montagnes infranchissables entourent le village, ces jeunes avaient recours à la correspondance… C’est vrai que le pays en formation recevait à travers les ondes et les revues très colorées de quoi exciter les sens et vous inciter au départ… Radio Havana, Radio Moscou, Radio Berlin International, Radio France International, Radio Washington et même Radio Oumdourman et d’autres canaux de propagande déversaient sur les jeunes villageois leurs matraquage idéologique incessant tandis que Chine Nouvelle, le Reader’s Digest ou Détective se laissaient lire et voir jusque sous les oliviers du Boutboul par des jeunes bergers à peine pubères.
Et quand Smail Boubligha reçut la photo de sa correspondante italienne c’est tout le village qui le sut et n’arrêta pas d’en parler… Smail Boubligha s’était même acheté un portefeuille neuf avec plein de pochettes plastifiées dans lesquelles il y’avait comme de bien entendu un Boumediene austère, découpé d’un journal, Farid El Atrache et ses yeux alanguis, Brigitte Bardot en Jean déboutonné, Lalmas driblant un malheureux défenseur et bien sûr, la belle tronche de Saponnetto Mimma, la correspondante italienne qui habitait via Vittorio Amédéo à Cunéo…
Celui qui fut le plus affecté par l’étalage cruel de cette photo, c’était Laifa Zagor… Celui là ne parvenait pas à comprendre qu’une si belle fille puisse trouver un quelconque intérêt dans une limace comme Smail Boubligha avec ses cheveux trop crépus pour daigner se faire coiffer, son nez trop empâté et ses oreilles décollées…
Il résolut, lui aussi de rechercher sa belle et de montrer qu’il pouvait entretenir une amitié durable avec une étrangère et qui sait, partir un jour et la ramener sur une 404 coupée blanche comme celle de Belkacem l’émigré…
Il trouva un vieux Pif le chien tout froissé a force de passer de main en main et se résolut à sacrifier quatre enveloppes et quatre timbres pour transmettre sa lettre d’introduction à trois françaises et une belge…
Il devint un assidu de la poste, fouinant chaque jour dans le tas de lettres posées à portée des usagers en espérant trouver au moins une réponse, et quand il rencontrait Si Mouloud, même en dehors des heures de travail, il n’oubliait jamais de lui lancer : wach Si Mouloud, kach brayya ?
Et c’est quand il décida, en desespoir de cause de tout laisser tomber qu’il fut hélé par Si Mouloud qui lui annonça l’arrivée d’une lettre avec un timbre belge oblitéré à Liège…
En voyant Laifa Zagor arriver au milieu d’une troupe de jeune, Si Mouloud aurait pensé à une émeute mais l’émeute n’était pas d’actualité en ces temps de la simplicité…
Il lui remit sa lettre et Laifa Zagor, toujours accompagné de sa vingtaine d’amis se dirigea vers les mûriers de la place pour la lire à tête reposée…
Il s’assit sur une pierre accolée au tronc du murier et entouré de la grappe humaine, il l’ouvrit…
Les adultes qui étaient assis au café de Said Ruisseau ou debout au seuil de l’épicerie de Amar Belaid virent brusquement s’égailler en riant la troupe qui entourait Laifa et qui observait un silence de mort depuis quelques instants…
On sut plus tard, que c’est un belge qui avait répondu à Laifa…
Et comme son prénom avait pour les non initiés de la patronymie algérienne une consonance féminine, le Belge, une sorte de Dutroux au nom de Georges Lebecq qui habitait 25 rue Jaspar à Liège lui avait fait une tendre lettre d’amour pensant avoir trouvé une fille qui accepterait de partager ses vices à distance…
Depuis ce jour Laifa Zagor fut immunisé contre la correspondance et pour immortaliser sa mésaventure, par un curieux détour de la sémantique, on le surnomma Laifa El Ferki…

MILOUD EL KOMMISSAR


Dans mon village à la campagne, avant l’invasion programmée du pays par les automobiles de tous acabits nous avions d’autres moyens de locomotion moins pimpants mais aussi moins brutaux. Cette invasion a suivi comme tout le monde le sait, l’effort de l’Etat pour leur construire des routes gigantesques où les adultes peuvent enfin jouer aux auto-tamponneuses car ils en ont été sévrés dans leur jeunesse, juste pour donner raison au bon mot du cru qui affirme : « Il arrivera un jour où une ogresse métallique viendra vous dévorer, vous et vos enfants »…
Avant cette invasion, il y’avait bien sûr l’âne et le mulet mais nous avions aussi l’usine à mobylettes Cirta et pas une maison ne pouvait se priver de sa bécane…
C’est à mobylette qu’on ramenait le cageot de figues de barbarie, l’enfant de l’école, la bouteille de gaz butane de l’épicerie et le fagot d’herbes aux lapins, des talus des bords de route…
Il y’avait bien sûr quelques chutes, rarement mortelles même si elles étaient parfois handicapantes mais c’était des accidents peu fréquents car on se retrouvait généralement seul sur la route où il n’y avait ni faux barrages, ni barrages filtrants, ni citoyens en colère pour la couper… La circulation n’était pas aussi infernale que celle d’aujourd’hui car on n’avait pas encore découvert le crédit véhicule, les véhicules jetables et la nécessité pour tout parvenu de s’afficher au volant de son auto…
Puis vint le temps des Quatrelles et des 404 avant la déferlante des Passat brésiliennes qu’accompagnaient les Ritmo italiennes et qui précédèrent les Hondas de tous types que négocièrent des japonais avertis avec des algériens jaloux de leur autonomie de décision et qui, pour extraire le pays de la dépendance d’un nombre limité de constructeurs automobiles le rendirent dépendant de tous les constructeurs du monde…
En ces temps là, Miloud el kommissar avait réussi lui aussi à troquer sa mobylette contre une quatrelle si déglinguée qu’elle risquait de se désarticuler à chaque démarrage. Il la fit arranger tant bien que mal par Tahar El Ftissa, soudeur de son état et artiste peintre sans statut qui lui installa un porte bagage inamovible, donna un look de BMW à la calandre et lui mit plein de baguettes métalliques courant le long des ailes et des portières… Au début ça faisait vraiment de l’effet mais avec le temps et le dénivellement infaillible des portières dont les paumelles pouvaient difficilement tenir sur les montants usés, les baguettes se décalèrent et la voiture devint aussi moche que la 403 bleu sale de Lakhal Ben Hamoud, le ferrailleur… Et comme Tahar El Ftissa avait la manie d’administrer à ses œuvres le coup de pinceau de trop, il lui dessina sur le hayon un beau paysage des oasis avec palmiers, chameau, dunes de sable et horizon rougeoyant qui faisait que Miloud El kommissar ne passait jamais sans que sa voiture ne se fasse montrer du doigt…
Le mauvais œil n’étant pas une simple vue de l’esprit au village, et malgré l’antidote représentée par les quatre pneus visibles et celui invisible de la roue de secours, Miloud El kommissar revint vers Tahar el Ftissa et lui demanda d’ajouter à son dessin l’anti-mauvais œil consacré, séculaire et infaillible dont tout le village reconnaissait l’efficacité...
Tahar El Ftissa usa alors de tout son art pour lui peindre de belles palmes de figuier de barbarie en forme de main de fatma auxquelles il ne manquait même pas les fruits !
Et c’est ainsi que Miloud El kommissar fut connu de toute le commune pour l’œuvre d’art ambulante qu’il promenait et qui faisait rire les enfants comme les adultes là où il passait...
Miloud El kommissar interprétait ces rires comme des manifestations de curiosité, d’amitié ou d’admiration quand ils lui semblaient francs, des signes d’envie quand il les jugeait trop jaunes !
La quatrelle de Miloud El kommissar finit comme toutes les quatrelles, désossée dans un des cimetières pour voitures du côté de Oued Ksari, Tidellabine ou Djezzar… mais on peut voir jusqu’à aujourd ‘hui, sur la haie de tôles et de palettes en bois entourant sa maison le hayon artistique, œuvre de Tahar El Ftissa défier le climat en étalant son paysage du sud sur lequel ressortent clairement les belles palmes grassouillettes d’un figuier de barbarie auquel il ne manque même pas des fruits d’un charmant dégradé rouge-jaune.
Mais l’œuvre de Tahar El Ftissa n’a pas survécu seulement de manière physique, même s’ils sont rares les villageois qui savent d’où Miloud El Kommisar tient son surnom, il en est qui se rappellent que ce n’est point pour sa ressemblance avec un quelconque policier hormis l’Inspecteur Tahar et Colombo avec lesquels il partage le paletot froissé mais par une déformation graduelle du mot Kommossara (1)…

1- Figue de barbarie

LE TALISMAN DU DR HABBOULA


Dans mon village à la campagne, nous avons un dispensaire… Nous avons aussi une maternité, construite à l’époque où Abdelhamid Brahimi était planificateur en chef du gouvernement. Cet homme qui a osé dire « hachakoum » en parlant des oignons, n’a pas su quel sacrilège il proférait car il ne savait certainement pas qu’entre l’oignon et nous il y’avait plus qu’une relation d’hommes à légumes, et quand aujourd’hui nous voyons sur les chaines de TV du Golfe sa grosse tête en oignon, affublée d’une barbe mal taillée, nous zappons très vite, d’abord parce qu’il est vraiment antipathique avec sa manière de parler comme s’il avait un bonbon dans la bouche, ensuite parce qu’il ne dit rien de sensé et enfin parce que nous ne lui avons pas pardonné et nous ne lui pardonnerons jamais son offense faite à notre légume fétiche…
Nous ne lui en voulons pas aussi d’avoir planifié son fameux et fumeux PAP qui nous a rendus faussement riches en nous gavant de superflu…
Nous ne lui en voulons pas trop d’avoir construit une maternité par Douar… Il vaut mieux gaspiller l’argent du peuple dans des infrastructures inutiles que de les fourrer dans les comptes suisses…
Parce que notre maternité n’a jamais ouvert ses portes aux femmes enceintes… Ses salles sont toujours utilisées comme dépôts par l’infirmier en chef de notre dispensaire qui y entrepose ses ruches car notre infirmier en chef est aussi apiculteur à ses heures perdues…
Le dispensaire est généralement tenu par trois ou quatre infirmiers très sympathiques qui font ce qu’ils peuvent pour vacciner les bébés, changer les pansements des blessés ou administrer la penicilline aux malades des angines…
Pour se faire ausculter, nos patients avaient le choix entre aller se faire délivrer un sac de médicaments par le médecin privé de la ville ou attendre le mardi, quand il n’est pas férié, pour se faire examiner par le médecin du beylik qui vient y officier.
Ce médecin, parlait tout seul en marchant et faisait de grands gestes sans qu’on sache à qui… il avait une vieille quatrelle qu’il réparait dans la cour de l’infirmerie mais personne ne pouvait douter de ses connaissances en médecine et de sa faculté de guérir les maux du peuple. Il n’avait vraiment pas la gueule de l’emploi mais l’essentiel pour nous, c’est qu’il nous examinait gratuitement et nous donnait une ordonnance avec laquelle nous pouvions acheter nos antibiotiques et nos antalgiques…
Il ne portait pas de gants et ses mains et sa blouse blanche étaient toujours noirs de cambuis car il avait continuellement à faire avec les mécaniques de sa quatrelle…
Un jour il reçut la vieille Oumelkhir, la mère de Mouh El Gort, le négociant en paille et foin… Elle était souffrante depuis le Jeudi d’avant mais avait refusé d’aller se faire ausculter chez le médecin privé car ce chenapan de Kader El Fartass, le clandestin, était en froid avec Mouh El Gort pour une autre histoire de dominos…
Elle patienta un bon quart d’heure, attendant que le Dr Habboula (c’est ainsi que nous le surnommions) sortît de sous sa quatrelle…
Il l’a vit de sous la voiture et couché sur le dos, en faisant à sa tête une gymnastique difficile, il lui dit : « wach th’awsi ya el adjouz ? » (que veux tu, la vieille ?) en articulant avec peine ses mots car il devait soutenir de ses bras le lourd triangle de la roue…
« Djit n’dawi » (je suis venue me faire soigner) répondit la vieille Oumelkhir…
Le médecin s’extirpa avec peine de sous sa voiture, il essuya ses mains sur son tablier et debout face à la vieille femme, il s’enquit de ce qui la faisait souffrir…
Il finit par rentrer à la pièce nue qui lui servait de cabinet d’auscultation, lui rédigea une ordonnance en faisant attention à ce que le cambuis ne la tâche pas trop et lui ordonna de la prendre sans la lui tendre…
« Wach n’dir biha ?» (que dois-je en faire ?) lui dit-elle ingénuement…
Exaspéré par cette question qu’il jugeait totalement hors de propos mais surtout fatigué par son cardan trop récalcitrant, le Dr Habboula lui répondit : « Bakhri biha ! » (fais en des fuligations !) et il sortit pour se jeter à nouveau sous sa quatrelle afin de continuer sa séance de mécanique…
Il examina d’autres malades dans un va et vient continu entre son bureau et le parterre heureusement goudronné sur lequel il stationnait sa quatrelle et le soir, les patients expédiés et le cardan réparé, il rentra chez lui de l’autre côté de la montagne où il habitait.
Le mardi d’après il revint comme de bien entendu pour réparer encore une autre panne et examiner quelques patients…
Cette fois-ci la panne se situait au niveau de la pédale d’embrayage et c’est accroupi qu’il essayait de la réparer et se contorsionnant pour pouvoir y accéder des mains et des yeux…
Et c’est entre deux jurons qu’il aperçut la robe violette qui couvrait les pieds de sandalettes chaussés de la vieille Oumelkhir… Il remonta du regard le corps déssechée de la vieille femme et quand ses yeux croisèrent les siens, d’un air peu amène il lui dit : « C’est encore toi ! »
Elle répondit avec son ingénuité habituelle : « Djit n’dawi ya wlidi ! » (je suis venue me faire soigner, mon fils ! »
Arrivé au bureau-cabinet, debout, les mains posées sur le dossier de la chaise, le Dr Habboulla demanda à la vieille Rommana : « wach bik thani ? » (qu’as-tu encore ?)
Et elle de répondre… « Walou ya Wlidi … Bakhart b’herzek ou fadni bezzef loukan tzidli wahed ! » (Rien mon fils… c’est ton talisman, j’en ai fait des fumigations et ça m’a soulagé… si tu veux bien m’en donner un autre !)

LE TEST D’EMBAUCHE

Dans mon village, à la campagne, si l’élevage se meurt c’est surtout faute de bergers…
Il fut un temps en effet où les plus démunis louaient leurs enfants aux plus aisés pour leur servir à mener les vaches aux pâturages…
Les vaches, ce n’est pas par troupeaux qu’on les comptait… il était heureux que l’on en possédât une paire et les pâturages n’étaient pas des alpages dans quelques vallons verdoyants, là haut sur la montagne… non ! c’était juste les rebords du gazoduc et les servitudes des routes !...
La vache, c’était surtout la pourvoyeuse en lait et beurre de la maisonnée et chaque année c’est le produit de la vente de sa taure ou son taurillon qui permettait son entretien et quand elle vieillissait un peu trop, c’est elle qui devait servir à entretenir sa fille qui allait la remplacer, perpétuant ainsi de vaches lignées qui se perdraient dans les mémoires s’il ne survenait pas de proche en proche des épizooties fatales…
Amar Ennagar était, comme tous les patriarches de son âge un petit éleveur de vache.
Connaissant parfaitement la gente mammo-lactaire, il se fit maquignon et se construisit une étable derrière la colline d’El Korraba, à l’ombre des oliviers.
Les restructurations successives du monde agricole, les aides inconsidérées distribuées aux paysans, l’abandon du poulet de ferme au profit de la volaille industrialisée, du blé local au profit du blé américain et des semences des piments et tomates du cru au profit des hybrides puis l’importation des génisses d’outre-mer ayant laminé l’agriculture séculaire et irrémédiablement détruit les genres et races locaux, les petits éleveurs ont vu aussi arriver le lait en sachet qui fut fatal à la vache familiale…
La disparition de la vache allait aussi entrainer tout un bouleversement dans nos habitudes… d’abord architecturales puisque l’étable mitoyenne à la maison disparut et avec elle la bouse qu’on plaquait en grosses galettes sur les murs pour en user comme comburant mais surtout pour réaliser les fours à poteries qu’on appelait « mah’ma »… et qui, au début de l’automne, décoraient tous nos paysages de leurs signaux de fumée…
La bouse disparue des champs, c’est aussi le bousier, ce sympathique éboueur de nos prés qui fut littéralement décimé… d’aucuns disent pourtant que ce bon rouleur de bille fut empoisonné par les protéines animales qui furent ajoutées au menu des vaches… Il aurait été en quelque sorte la première victime de l’encéphalite spongieuse, imputée par certains à la farine animale mais là n’est pas notre propos.
Amar Ennaggar qui avait une étable comprit qu’il avait tout intérêt à y parquer des vaches et c’est sans difficultés qu’il réussit à avoir un crédit pour s’en acheter une vingtaine car il connaissait un responsable à la Daira dont le frère était voisin et ami d’un banquier…
Les vaches achetées, Amar Ennagar devait leur prévoir un garçon d’écurie… juste pour assurer leur nourriture et leur hygiène…
Il prit attache avec Ahmed El Wekrif, jeune homme habitant de l’autre côté de la rivière… Rendez-vous fut pris le lundi au café de l’embranchement afin que les deux hommes s’entendissent sur certains détails, l’accord de principe étant acquis.
On avait choisi le lundi, jour de marché hebdomadaire, parce qu’il fallait bien faire son marché et du coup, faire … d’une pierre deux coups !
Quand Amar Ennagar arriva au café, il jeta un regard circulaire afin de voir si Ahmed El Wekrif était là… En balayant la salle du regard, il n’aperçut pas sa tête aux cheveux trop crépus pour ne pas être remarquée mais il vit par contre deux bras levés tout au fond de la salle.
Il reconnut ses deux amis maquignons Saad EL Ferd et Gacem Boulgroun… Il s’attabla avec eux et à eux trois ils remplirent le café de leur gouaille.
Ce n’est qu’après un quart d’heure qu’il vit dans l’embrasure de la porte, se profiler la silhouette d’ Ahmed El Wekrif… Celui-ci le cherchait du regard et quand il le vit, il lui fit un signe de la main auquel Amar Ennagar répondit par un hochement de tête, et alla s’attabler de l’autre côté de la salle…
Comme il fallait bien que nos maquignons aillent voir ce qui se passait au marché, ils hélèrent le cafetier pour la note…
Celui-ci, de loin, leur cria: « khalçin ! »… et ils virent Ahmed El Wekrif lever très haut le bras pour qu’ils sachent que c’était bien lui qui avait payé leurs consommations…
Ils sortirent donc de la salle et se séparèrent devant la porte en se souhaitant de gutturaux au-revoir…
Amar Ennagar monta dans sa camionnette et actionna le démarreur sans égards pour Ahmed El Wekrif qui s’attendait à le voir venir s’attabler avec lui…
Quand la voiture démarra après une dizaine de tentatives infructueuses, Ahmed El Wekrif courut vers Amar Ennagar et les mains posées sur la vitre de la portière bloquée à mi-parcours par un gros tournevis, il introduisit presque sa tête dans la cabine en disant :
« Wach Ammi Amar… kifach el khadma ?... (Alors Oncle Amar… Et le boulot ?)
- Rouh ya oulidi, lui répondit Amar Ennagar, n’ta machi ntaa khadma… (Vas, mon fils… tu n’es pas fait pour ce travail)
- Kifach machi n’taa khadma ? Seyyitni? (comment pas fait pour ce travail, m’as-tu essayé ?)
- Lala ya oulidi… aaraftek bla ma nseyyik … Elli ma ih’afedh ala djibou ma ih’afedh ala djib ghirou… (Non mon fils, je n’ai pas besoin de t’essayer… celui qui ne prend pas soin de sa propre poche ne peut prendre soin de la poche d’autrui).
Puis il démarra et s’en fut, laissant Ahmed El Wekrif interloqué sur le trottoir…